Les idées expriment-elles des propriétés d'objets?

Questions philosophiques diverses sans rapport direct avec Spinoza. (Note pour les élèves de terminale : on ne fait pas ici vos dissertations).

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bardamu
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Messagepar bardamu » 15 juin 2005, 22:25

Miam a écrit :(...) 2) "Cela me fait donc penser que la connaissance du 1e genre donne des idées qui n'appartiennent pas vraiment à l'essence de mon Esprit. Qu'en pensez-vous?"
(...)
Ensuite les affects passifs aussi bien que les actifs constituent l'essence du Mental. Les affects passifs ont bien quelque chose à voir avec l'essence du Mental puisque, selon la force de cet affect, l'essence du Mental s'actualisera plus ou moins dans son existence (augmentation ou diminution de la puissance conative).

Louisa faisait sans doute allusion à E5P40 Coroll. :
"Car la partie éternelle de l'âme (par les Propos. 22 et 29, part. 5), c'est l'entendement, par qui seul nous agissons (en vertu de la propos. 3, part. 3), et celle qui périt, c'est l'imagination (par la Propos. 21, part. 5), principe de toutes nos facultés passives (par la Propos. 3, part. 3 et la Déf. génér. des passions) ; d'où il suit (par la Propos précéd.) que cette première partie de notre âme, si petite qu'elle soit, est toujours plus parfaite que l'autre."

L'éternité de l'esprit ne concerne que sa part active, d'où l'idée que la connaissance du 1er genre n'appartient pas vraiment à l'essence singulière. Et effectivement, la connaissance du 1er genre enveloppe non seulement notre nature mais aussi celle des corps extérieurs (E2P16).
Miam a écrit :Ma démarche est inverse. Vous vous donnez des essences toutes faites et vous en déduisez le monde concret alors que je me donne le monde concret et avec lui Dieu pour "constituer" pratiquement et affectivement, c a d existentiellement l'essence.

Et Spinoza, il fait comment ?
Ne conserve-t-il pas un équilibre empêchant qu'on constitue l'essence à partir de l'existence ou l'inverse ?
Miam a écrit :Ensuite : l'entendement fini désigne la partie active du Mental. Les affects passifs ont dont quelque influence sur l'importance de cette part active. Et comme l'"essence éternelle" (en fait c'est l'essence sub specie aeternatis), c'est précisément cette part active, l'affect passif conditionne bien cette essence éternelle.

Les affects passifs ont une influence sur la part de l'essence éternelle dans notre Mental actuel mais n'ont pas d'influence sur cette essence éternelle. Comment ce qui est passivité pourrait-il changer l'actif ? Comment ce qui est absence de puissance pourrait-il avoir une puissance ?
Miam a écrit :"Ce n'est donc pas parce que je mange une pomme, que mon essence change. Je ne vois pas non plus en quoi une simple perception d'une pomme dans un arbre changerait l'essence de mon Esprit."

Si l'affect passif est assez fort, c a d si par exemple cette pomme est empoisonnée, les essences actuelles du Mental et du Corps se décomposeront pour recomposer un autre rapport. L'idée de cette affection constituera toujours quelque essence mais ce sera celle d'un autre Mental (ce qui se nomme "mourir").

Je ne sais pas si aller jusqu'à la mort est plus explicite.
On pourrait simplement dire qu'il faut distinguer entre l'essence actuelle du Mental qui implique sa part passive et une "essence éternelle" qui ne prend en considération que sa part éternelle, active.
Ensuite, tout événement de l'existence est susceptible d'entrer ou pas dans la constitution de notre part éternelle selon qu'on a été actif ou passif. En cela, toute perception, la moindre chose, y compris manger ou voir une pomme, peuvent être l'occasion d'une augmentation de notre puissance (joie) et peuvent entrer dans la constitution de notre part éternelle.
Miam a écrit :Il n'en reste pas moins que c'est via l'idée d'une chose existante qu'est constituée cette essence actuelle du Mental. Je comprend fort bien que cela puisse paraître paradoxal. Et l'on comprend alors aussi pourquoi je veux considérer ce problème à l'endroit, c a d en termes d'existence et de temporalité. L'existence précède l'essence dans la mesure où c'est l'idée d'une existence qui constitue l'essence. Voilà ce que nous dit Spinoza.

Du point de vue de la temporalité, tout se constitue dans le rapport des existences.
Du point de vue de Dieu (sub specie aeternatis), tout se constitue par la puissance essentielle.
Peux-tu montrer un texte où Spinoza privilégie la position "temporelle" par rapport à l'éternelle ?
J'ai plutôt l'impression que c'est l'inverse :
E5P40 scolie :
"Tels sont les principes que je m'étais proposé d'établir touchant l'âme, prise indépendamment de toute relation avec l'existence du corps. Il résulte de ces principes, et tout ensemble de la Propos. 21, part. 1, et de quelques autres, que notre âme, en tant qu'elle est intelligente, est un mode éternel de la pensée, lequel est déterminé par un autre mode éternel de la pensée et celui-ci par un troisième, et ainsi à l'infini ; de telle façon que tous ces modes pris ensemble constituent l'entendement éternel et infini de Dieu."

Toute la fin de l'Ethique, son achèvement, est orienté vers l'éternel, une conception a-temporelle des choses.
Miam a écrit :"A mon avis, la notion d'auto-affection pourrait avoir sa pertinence chez Spinoza. Ne pourrait-on pe pas définir l'agir comme une auto-affection, une affection de soi-même via l'idée?"

Non. L'agir est aussi fondé sur la rencontre avec d'autres corps comme dans les notions communes. Où avez vous trouvé une "autoaffection de l'esprit" chez Spinoza. Chez Descartes certainement : le cogito n'est pas autre chose. C'est marrant parce que vous dites ne pas connaître Descartes alors que votre lecture est cartésienne mais il est vrai que le cartésianisme fait partie de la tradition moderne même pour l'homme de la rue.

Bouh ! bouh ! A bas Descartes !

E5P42 : La béatitude n'est pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même, et ce n'est point parce que nous contenons nos mauvaises passions que nous la possédons, c'est parce que nous la possédons que nous sommes capable, de contenir nos mauvaises passions.

La béatitude n'est-elle pas un état de l'esprit qui agit sur l'esprit ?
Et l'entendement en tant qu'activité de l'esprit n'est-il pas justement ce qui agit sur/par l'esprit ?
Miam a écrit :Comme je ne suis pas sexiste je ne vous traiterai pas autrement que les autres.

Chacun ne devrait-il pas avoir droit à un traitement particulier prenant en compte sa particularité ? Evitons les ensembles, les genres, les espèces, les transcendantaux du genre "les autres", "les femmes", "les hommes"...

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hokousai
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Messagepar hokousai » 15 juin 2005, 22:51

à miam et bardamu

On pourrait maintenant parler de l'auto- affectation ...chez Spinoza .
Enfin, si on y trouve cette idée la .

hokousai

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Louisa
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Messagepar Louisa » 16 juin 2005, 20:25

Bonsoir à tous,

bardamu a écrit :Miam a écrit:

(...) 2) "Cela me fait donc penser que la connaissance du 1e genre donne des idées qui n'appartiennent pas vraiment à l'essence de mon Esprit. Qu'en pensez-vous?"
(...)
Ensuite les affects passifs aussi bien que les actifs constituent l'essence du Mental. Les affects passifs ont bien quelque chose à voir avec l'essence du Mental puisque, selon la force de cet affect, l'essence du Mental s'actualisera plus ou moins dans son existence (augmentation ou diminution de la puissance conative).

Louisa faisait sans doute allusion à E5P40 Coroll. :
"Car la partie éternelle de l'âme (par les Propos. 22 et 29, part. 5), c'est l'entendement, par qui seul nous agissons (en vertu de la propos. 3, part. 3), et celle qui périt, c'est l'imagination (par la Propos. 21, part. 5), principe de toutes nos facultés passives (par la Propos. 3, part. 3 et la Déf. génér. des passions) ; d'où il suit (par la Propos précéd.) que cette première partie de notre âme, si petite qu'elle soit, est toujours plus parfaite que l'autre."


En effet, c'était cela ce que je voulais dire.

bardamu a écrit :L'éternité de l'esprit ne concerne que sa part active, d'où l'idée que la connaissance du 1er genre n'appartient pas vraiment à l'essence singulière. Et effectivement, la connaissance du 1er genre enveloppe non seulement notre nature mais aussi celle des corps extérieurs (E2P16).
Miam a écrit:
Ma démarche est inverse. Vous vous donnez des essences toutes faites et vous en déduisez le monde concret alors que je me donne le monde concret et avec lui Dieu pour "constituer" pratiquement et affectivement, c a d existentiellement l'essence.


D'abord à Miam: je ne vois pas où vous avez lu, dans ce que j'ai écrit, que je pars d'essences toutes faites pour en déduire le monde concret. Ce serait quoi, ce monde concret, dans un panthéisme ?

A bardamu: une distinction avec laquelle je ne travaillais pas encore très explicitement jusqu'à présent: celle entre l'essence éternelle et l'essence actuelle. L'interprétation que vous proposez ici (et ci-dessous) me semble potentiellement très intéressante. Si, quand je meurs, la part de moi qui subsiste, c'est celle qui contient les idées adéquates (et donc en effet, aussi les idées adéquates des pommes que j'ai vues! mais ça, ça ouvre la notion d'essence à quelque chose de tout à fait inédit ... une essence qui ne serait pas du tout immuable, mais qui change 'tout le temps', c'est-à-dire aussi longtemps qu'elle existe dans la durée ... ce serait génial comme idée, et j'ai l'impression que cela devrait avoir des conséquences conceptuelles assez radicales .. ), pourrait-on dire que ce qui, de mon essence actuelle (qui contiendrait alors toutes les idées, adéquates et confuses?) était de l'ordre d'une vérité éternelle (les idées adéquates), reste présente/existante dans mon essence éternelle?

Donc: question à qui s'y intéresse: pourrait-on dire que l'une des différences entre l'essence éternelle et l'essence actuelle de mon Esprit, ce n'est pas seulement que l'une existe hors temps, et l'autre dans la durée (ayant donc un commencement et une fin), mais aussi que l'une n'est constituée (je dois encore vérifier l'usage de 'constituer' vs 'être' dans l'Ethique, comme le demande Miam; pour éviter ici cette controverse, utilisons 'constituer') que par des idées adéquates, tandis que l'autre d'idées adéquates et confuses? Mais dans ce cas, notre essence éternelle serait quand même 'conditionnée' par notre essence actuelle ... ? Ou faut-il penser au fait que tout est déterminé, aussi bien le nombre d'idées adéquates que nous allons avoir, que celui des idées confuses, d'une telle manière qu'il n'y ait pas de relation causale entre essence éternelle et essence actuelle, mais que ce ne sont que deux façons de concevoir la même chose?

bardamu a écrit :Miam a écrit:

"Ensuite : l'entendement fini désigne la partie active du Mental. Les affects passifs ont dont quelque influence sur l'importance de cette part active. Et comme l'"essence éternelle" (en fait c'est l'essence sub specie aeternatis), c'est précisément cette part active, l'affect passif conditionne bien cette essence éternelle. "

Les affects passifs ont une influence sur la part de l'essence éternelle dans notre Mental actuel mais n'ont pas d'influence sur cette essence éternelle. Comment ce qui est passivité pourrait-il changer l'actif ? Comment ce qui est absence de puissance pourrait-il avoir une puissance ?


à bardamu: donc l'essence actuelle ferait partie de l'essence éternelle? Il n'appartient pas aux essences (tout genre d'essence) d'être éternelle, d'office? Quand nous mourrons, notre essence actuelle disparaît avec? Elle ne subsiste même pas en Dieu?
Mais ... un affect passif, ne diminue-t-il pas, par définition, notre puissance d'agir? Donc n'atteindrait-il quand même pas l'essence, en tant qu'elle est définie par un degré de puissance? Ou est-ce que ce degré de puissance est un genre de 'moyenne', autour de laquelle notre puissance peut potentiellement varier, en fonction de nos actions et passions? Dans ce cas, cette essence éternelle pourrait être 'la moyenne', tandis que l'essence actuelle, la variation qui a été effectué pendant l'existence dans le temps? D'une telle manière que ce qui subsiste hors temps, contient toujours un 'possible'?
Enfin, voici donc quelques questions qu'a évoqué ce message-ci.

Miam a écrit:

Il n'en reste pas moins que c'est via l'idée d'une chose existante qu'est constituée cette essence actuelle du Mental. Je comprend fort bien que cela puisse paraître paradoxal. Et l'on comprend alors aussi pourquoi je veux considérer ce problème à l'endroit, c a d en termes d'existence et de temporalité. L'existence précède l'essence dans la mesure où c'est l'idée d'une existence qui constitue l'essence. Voilà ce que nous dit Spinoza.


Mais cela ne vaut que pour l'essence de l'Esprit, je suppose, non? L'essence de l'Esprit, c'est une idée, mais l'essence du Corps, pe, ne peut pas appartenir à un autre attribut que celui de l'Etendue.
Puis: serait-il possible de nous donner l'une ou l'autre proposition de Spinoza où il dit qu'il y a des existences qui précèdent les essences? Il dit bien que la Substance est antérieur à ces attributs, mais cela ne me semble pas la même chose.

Miam a écrit:
"A mon avis, la notion d'auto-affection pourrait avoir sa pertinence chez Spinoza. Ne pourrait-on pe pas définir l'agir comme une auto-affection, une affection de soi-même via l'idée?"

Non. L'agir est aussi fondé sur la rencontre avec d'autres corps comme dans les notions communes. Où avez vous trouvé une "autoaffection de l'esprit" chez Spinoza. Chez Descartes certainement : le cogito n'est pas autre chose. C'est marrant parce que vous dites ne pas connaître Descartes alors que votre lecture est cartésienne mais il est vrai que le cartésianisme fait partie de la tradition moderne même pour l'homme de la rue.


Je veux d'abord avoir lu tous vos messages précédents avant de répondre à votre dernier message ici, donc juste un petit mot. Je n'ai pas trouvé la notion d'auto-affection chez Spinoza. C'est moi qui la propose pour nommer une action de l'Esprit chez lui. Mais êtes-vous sûr, ayant lu Descartes, qu'il utilise explicitement cette notion? Et si oui, êtes-vous sûr que ce serait dans le sens où je voulais dire ici, c'est-à-dire pas comme simple 'conscience', dans le sens où cette auto-affection n'est pas juste avoir l'idée d'une idée (l'idée qui a une idée comme objet), mais est une véritable action spinoziste de l'Esprit, c'est-à-dire une action où c'est l'Esprit lui-même qui est la seule cause de cette idée? Est-ce que cette définition de l'action se trouve déjà chez Descartes?

Enfin, en ce qui concerne la rue: je ne crois pas que c'est mon côté 'femme de la rue' qui me fait parler d'auto-affection de l'Esprit chez Spinoza (même si je retrouve bien dans cette expression...) :) C'est bel et bien ma lecture de Spinoza qui m'a fait forger cette notion. Si d'autres philosophes l'ont déjà utilisée ou non a peu à voir avec, je crains. Tout dépend de la définition qu'ils en donnent. On peut bien retrouver dans l'histoire de la philo des termes qui forment des concepts chez des penseurs très différents, mais à chaque fois, ils n'ont une signification particulière, liée à la place qu'ils ont dans la pensée en question (la notion d'idée est un bon exemple).

En tout cas, il me semble que tout le monde soit d'accord pour dire qu'une des influences majeures de Spinoza était Descartes. Il est donc certain qu'il y a plein de choses qu'il reprend chez lui (pe le fait que l'idée n'existe pas seulement en Dieu, mais aussi dans chaque tête humaine, et qu'à chaque mouvement du Corps correspond une idée dans l'Esprit), tout comme il est clair que son monisme propose quelque chose de très différént de la pensée cartésienne. Si on ferait de Spinoza un 'anti-cartésien' total, j'ai l'impression qu'on passerait à côté de son originalité: il n'est pas juste 'l'autre côté du miroir', il a vraiment pris une autre direction conceptuelle. Enfin, il me semble. Ma connaissance de Descartes dépasse quand même déjà un tout petit peu celle de l'homme de la rue, mais il faudrait que je le lise pour savoir les liens et les écarts précis entre les deux, ce qu'en effet, je n'ai pas encore fait (faute de mieux, je me base donc sur le Descartes tel que des commentateurs de Spinoza le présentent). Pourtant, bien comprendre Descartes me semble crucial pour pouvoir bien comprendre Spinoza.

bardamu a écrit :La béatitude n'est-elle pas un état de l'esprit qui agit sur l'esprit ?
Et l'entendement en tant qu'activité de l'esprit n'est-il pas justement ce qui agit sur/par l'esprit ?


A mon avis oui, c'est donc à cela que je faisais référence quand je parlais d'auto-affection, et à rien d'autre.

Miam a écrit:
Comme je ne suis pas sexiste je ne vous traiterai pas autrement que les autres.


Cela me semble très 'politiquement correcte', donc je vous remercie, mais je dois avouer que je ne comprenais pas du tout ce que vous vouliez dire.
A +
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Messagepar bardamu » 16 juin 2005, 23:11

Louisa a écrit :une essence qui ne serait pas du tout immuable, mais qui change 'tout le temps', c'est-à-dire aussi longtemps qu'elle existe dans la durée ... ce serait génial comme idée, et j'ai l'impression que cela devrait avoir des conséquences conceptuelles assez radicales .. ), pourrait-on dire que ce qui, de mon essence actuelle (qui contiendrait alors toutes les idées, adéquates et confuses?) était de l'ordre d'une vérité éternelle (les idées adéquates), reste présente/existante dans mon essence éternelle?

Donc: question à qui s'y intéresse: pourrait-on dire que l'une des différences entre l'essence éternelle et l'essence actuelle de mon Esprit, ce n'est pas seulement que l'une existe hors temps, et l'autre dans la durée (ayant donc un commencement et une fin), mais aussi que l'une n'est constituée (je dois encore vérifier l'usage de 'constituer' vs 'être' dans l'Ethique, comme le demande Miam; pour éviter ici cette controverse, utilisons 'constituer') que par des idées adéquates, tandis que l'autre d'idées adéquates et confuses? Mais dans ce cas, notre essence éternelle serait quand même 'conditionnée' par notre essence actuelle ... ? Ou faut-il penser au fait que tout est déterminé, aussi bien le nombre d'idées adéquates que nous allons avoir, que celui des idées confuses, d'une telle manière qu'il n'y ait pas de relation causale entre essence éternelle et essence actuelle, mais que ce ne sont que deux façons de concevoir la même chose?

Bonjour Louisa,

je pense qu'il va falloir clarifier le vocabulaire parce qu'on a allégrement parlé "d'essence actuelle" et "d'essence éternelle" comme si ça s'opposait alors que ce n'est pas exactement ça et que Spinoza n'utilise même pas "essence éternelle".


Pour l'essence actuelle du Mental, E3P9 me semble intéressant :
Spinoza, E3P9, trad. Saisset a écrit :PROPOSITION IX
L'âme, soit en tant qu'elle a des idées claires et distinctes, soit en tant qu'elle en a de confuses, s'efforce de persévérer indéfiniment dans son être, et a conscience de cet effort.

Démonstration : L'essence de l'âme est constituée par des idées adéquates et inadéquates (comme nous l'avons montré dans la Propos. 3, partie 3), et conséquemment (par la Propos. 7, partie 3) elle tend à persévérer dans son être en tant qu'elle contient celles-ci aussi bien qu'en tant qu'elle contient celles-là ; et elle y tend pour une durée indéfinie (par la Propos. 8, partie 3).
Or, l'âme (par la Propos. 23, partie 2) ayant, par les idées des affections du corps, conscience d'elle-même, il s'ensuit que l'âme (par la Propos. 7, partie 3) a conscience de son effort. C. Q. F. D.
Scholie : Cet effort, quand il se rapporte exclusivement à l'âme, s'appelle
volonté ; mais quand il se rapporte à l'âme et au corps tout ensemble, il se nomme appétit. L'appétit n'est donc que l'essence même de l'homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l'homme est déterminé à les produire. De plus, entre l'appétit et le désir il n'y a aucune différence, si ce n'est que le désir se rapporte la plupart du temps à l'homme, en tant qu'il a conscience de son appétit ; et c'est pourquoi on le peut définir de la sorte : Le désir, c'est l'appétit avec conscience de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu'une chose est bonne par cela même qu'on y tend par l'effort, le vouloir, l'appétit le désir.


Nous avons donc ce qui constitue notre Mental, à savoir des idées.
Nous avons ensuite l'essence qui est l'effort de conservation, la tendance, correspondant à ce complexe d'idées.
Une (notre) essence actuelle s'exprime dans ce complexe, dans ce mélange, ce rapport.

Mais, les idées inadéquates sont du 1er genre, ce sont des affections du corps qui dépendent des relations fortuites dans la durée. En d'autre terme, ces idées ne peuvent exprimer une essence que en tant qu'elle est considérée en rapport avec la durée.

Dès lors qu'on considère le corps sous le caractère de l'éternité, on considère l'essence du Mental sans idées inadéquates puisque celles-ci ne sont que par rapport à la durée.

Ce qu'on a appelé "l'essence éternelle" du Mental, c'est l'idée qui exprime l'essence du corps humain sub specie aeternatis (E5P23 scolie).

Et c'est là que l'introduction de l'intensif par rapport à l'extensif est intéressant.
Les quantités extensives s'additionnent et donc, si l'essence était une quantité extensive, nous aurions :
essence selon la durée = puissance des idées inadéquates + puissance des idées adéquates
essence selon l'éternité = puissance des idées adéquates
et donc, essence selon la durée > essence selon l'éternité

Dans les quantités intensives, comme la température, on n'additionne pas.
essence selon la durée = froid (idées inadéquates) + chaud (idées adéquates) = tiède
essence selon l'éternité = chaud
et donc, essence selon l'éternité > essence selon la durée

Et pourquoi peut-on dire que les idées inadéquates sont aux idées adéquates comme le froid est au chaud ?
C'est que les idées inadéquates mélangent ce qui n'est pas nous avec ce qui est nous, que les "images", les affections du corps, enveloppe notre nature mais aussi celle du corps extérieur et tout un tas de choses confuses.
C'est comme au niveau des corps : l'individu comme rapport de mouvement et de repos, mélange particulier, voit son mélange altéré par la rencontre avec un être qui n'est pas lui : la vapeur rencontre la paroi et devient buée, la vapeur meurt. Et plus la vapeur se refroidit, plus elle perd de son essence, de sa puissance.
Malgré tout, même morte, même devenue buée, l'essence de vapeur existe éternellement, et il ne suffira qu'un peu de chaleur pour qu'à nouveau une vapeur s'élève.

La vapeur est un mode d'existence qui s'exprime dans la durée dès lors qu'on a de la vapeur et qui existe aussi éternellement impliqué dans le liquide qui est, a été, sera, peut devenir vapeur, impliqué dans un devenir.
Dans son essence actuelle, la vapeur est plus ou moins "vapeur" selon qu'elle se condense (Tristesse) ou se vaporise (Joie), mais cela ne change pas la part éternelle de son essence qui est une "vaporité".

Note pour tenter de désamorcer des mésententes : la vapeur n'est pas un genre, n'est pas une espèce selon des caractères extrinsèques tels que "ça brûle", "ça vole" ou autre, mais un rapport de mouvement de l'Etendue, un rapport d'idées de la Pensée, et un mode d'existence divin. La "vaporité" d'une vapeur n'est pas la "vaporité" d'une autre vapeur.

Note 2 : je ne sais pas si cela vous avez été dit et sans doute l'aviez vous compris mais nous sommes plusieurs à utiliser "Mental" comme traduction de "Mens", plutôt que Esprit ou Ame. Henrique en a donné des justifications ici : http://www.spinozaetnous.org/article5.html

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Messagepar Miam » 17 juin 2005, 13:38

Salut tous,

Je réponds ici à la fois aux messages de ""les idées etc..." que de ceux de ""l'essence de l'home (par exemple).

Bardamu 1 :

"Miam a écrit:

(...) 2) "Cela me fait donc penser que la connaissance du 1e genre donne des idées qui n'appartiennent pas vraiment à l'essence de mon Esprit. Qu'en pensez-vous?"
(...)
Ensuite les affects passifs aussi bien que les actifs constituent l'essence du Mental. Les affects passifs ont bien quelque chose à voir avec l'essence du Mental puisque, selon la force de cet affect, l'essence du Mental s'actualisera plus ou moins dans son existence (augmentation ou diminution de la puissance conative).


« Louisa faisait sans doute allusion à E5P40 Coroll. :
"Car la partie éternelle de l'âme (par les Propos. 22 et 29, part. 5), c'est l'entendement, par qui seul nous agissons (en vertu de la propos. 3, part. 3), et celle qui périt, c'est l'imagination (par la Propos. 21, part. 5), principe de toutes nos facultés passives (par la Propos. 3, part. 3 et la Déf. génér. des passions) ; d'où il suit (par la Propos précéd.) que cette première partie de notre âme, si petite qu'elle soit, est toujours plus parfaite que l'autre."

L'éternité de l'esprit ne concerne que sa part active, d'où l'idée que la connaissance du 1er genre n'appartient pas vraiment à l'essence singulière. Et effectivement, la connaissance du 1er genre enveloppe non seulement notre nature mais aussi celle des corps extérieurs (E2P16) ».

Si si. D’accord. Mais j’ai bien dit que l’essence du Mental s’actualisait « dans l’existence ».

Comment vois-tu les genres de connaissances ? A te lire dans « « l’essence de l’homme (par exemple) » », il semble que ce soit comme une échelle qui mène à la sagesse. Comme si on partait du premier genre et aboutissait à la « sagesse », comme tu dit ailleurs en ajoutant même « mystique ».

Je crois au contraire que le troisième genre est présent dès le départ. L’Ethique ne commence-t-elle pas par la « connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu ? ». N’est-ce pas cela le « De Deo ? ».

II 47 : « Le mental humain a une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu ».
Démonstration. Le mental humain a des idées (Prop. 22) par lesquelles il se perçoit lui-même (Prop. 23), perçoit son propre Corps (Prop. 19) et (Coroll. de la Prop. 16 et Prop. 17) des corps extérieurs existant en acte ; par suite , elle a (Prop. 45 et 46) une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu.
Scolie : « Nous voyons par là que l’essence infinie de Dieu et son éternité sont connues de tous… »

L’idée de Dieu nous est donnée dès le départ. Et cela devrait suffire à expliquer ce que je nomme dans « « L’essence de l’homme (par exemple) » » : « la substance comme puissance de présentification ».

V 18. « Démonstration. L’idée de Dieu qui est en nous est adéquate et parfaite (Prop. 46 et 47, p. II) »

Le troisième genre de connaissance est rare mais pas original ni exceptionnel . Le troisième genre de connaissance n’est pas l’aboutissement mystique d’une discipline et n’est pas acquis une fois pour toutes. Il est rare dans une existence de parvenir au troisième genre de connaissance, parce que le Mental est rapidement affecté passivement (retour au premier genre) ou « oublie Dieu » (comme dirait Hokusaï) bien qu’étant actif, en considérant les parties plutôt que le tout (retour au deuxième genre). C’est une question de « rapports de puissance » avec ce qui demeurera toujours une part de « fortuit ». Sans doute peut-on réduire en quelque mesure ce fortuit à la nécessité. Mais tant que nous existons nous existons dans la durée. Et l’éternité du Mental est constitué pendant la durée du Corps. C’est pourquoi à mes yeux ton « sage » ressemble fort à un mort. Encore une fois tu hypostasie une essence au delà de l’existence et confond l’immortalité avec l’éternité (j’expliquerai cette distinction et ses conséquences).

Ceci est une chose.

Ce qu’on appelle « essence éternelle » n’est autre que l’existence « sub specie aeternitatis » car ce qui dure existe et ce qui est éternel c’est notre Mental en tant qu’il considère « sub specie aeternitatis » une essence d’un Corps qui dure, un être actuel qui « peut être dit exister » et non une « essence éternelle du Corps ». Notre essence éternelle s’identifie aux moments durant lesquels nous sommes en effet éternels parce que nous avons produit quelque chose de « vrai » et d’éternel. Le deuxième genre de connaissance est « vrai » mais pas éternel parce qu’il ne considère que les parties et reste à la merci d’une idée confuse de la totalité, i.e. de l’idée de Dieu (c’est pourquoi il faudra préciser le rôle des modes infinis). Et si notre éternité dépend de la connaissance sub specie aeternitatis durant notre existence, le temps que nous passons à être passifs a quelqu’influence sur la part de notre « éternité ».

Entendons-nous bien aussi. Je dis que l’essence éternelle est notre existence « sub specie aeternatis » qu’on le traduise par « sous l’aspect », « sous l’espèce », « avec une sorte de » ou « du point de vue de l’éternité ». Cela ne veut pas dire autre chose que ceci : notre existence entière, y compris les moments passifs peuvent être considérés « sub specie aeternitatis ». Mais « sub specie aeternitatis », certaines idées sont des causes et d’autres sont seulement des effets et certaines idées-causes oublient la causalité immanente dont elles sont issues et l’idée de Dieu en en restant aux « idées claires et distinctes (j’y reviendrai au sujet des notions communes) des parties = effets (j’y reviendrai aussi). Evidemment il en va de même des Corps qui durent puisqu’il s’agit de «choses » au sens strict de modalité . Ce sont donc seulement les « choses » du troisième genre de connaissance, les causes prises dans le flux de l’immanence, lorsque le Mental considère l’existence du Corps, i.e. son essence qui « peut être dit exister » « sub specie aeternitatis », qui constituent l’essence « éternelle » du Mental.

En vérité Spinoza ne parle jamais dans l’Ethique d’ « essence éternelle du Mental » mais seulement du « Mental éternel » ou comme « mode éternel » et jamais absolument mais toujours « EN TANT QUE » (quatenus).

Nous avons :
- une idée donnée en Dieu qui exprime l’essence du Corps humain sub specie aerternitatis (V 22)
- L’essence d’un Corps qui doit être conçue nécessairement par le moyen de l’essence même de Dieu et cela avec une nécessité éternelle (V 22d)
- Quelque chose d’éternel qui appartient à (pertinet ad) l’essence du Mental (V 22s)
- Le Mental, EN TANT QU’IL ENVELOPPE L’ESSENCE DU CORPS AVEC UNE SORTE D’ETERNITE (« sub specie aeternitatis »), est éternel. (V 23s)

Bien sûr, c’est grâce à l’idée de Dieu et partant en tant que notre Mental est une partie de l’entendement infini de Dieu que le Mental est éternel. Toutefois il ne l’est qu’en tant qu’il enveloppe (je vous laisse méditer sur ce terme pourtant apparemment réservé au premier genre) l’essence du Corps sub specie aeternitatis. Le scolie continue en expliquant que le Mental ne dure que tant que dure le Corps : « nous n’attribuons la durée au Mental lui-même que pendant la durée du Corps ». Mais « quelque chose qui sera nécessairement quelque chose d’éternel (…) appartient à (pertinet ad = s’applique à) l’essence du Mental. Nulle essence éternelle du Mental ici, mais « quelque chose qui appartient à l’essence du Mental » et qui a été assuré alors que le Corps dure. C’est pourquoi après que le Corps « meurt » quelque chose reste (« remanet »).

Il y a beaucoup de « sub specie aeternitatis ».

V 29 : « Tout ce que le Mental connaît sub specie aeternitatis il le connaît non parce qu’il conçoit l’existence actuelle présente du Corps, mais parce qu’il conçoit l’essence du Corps sub specie aeternitatis»

Toujours pas d’ « essence éternelle » sans rapport avec la durée du Corps.. La connaissance sub specie aeternitatis provient d’un changement de temporalité (car par « temporalité en général je désigne évidemment les trois temporalités) non pas immédiatement de l’essence du Mental, mais de la connaissance que le Mental a du Corps et qu’il n’a pu avoir que durant que le Corps dure. C’est au sein de cette durée, qui n’est autre que celle du conatus ou l’essence actuelle du Corps, que le Mental conçoit l’essence du Corps sub specie aeternitatis. ET certes il s’arrache alors au « présent » imaginé par le premier genre (II 17). Mais ce « présent » est pourtant issu de l’essence du Mental en tant qu’il affirme son objet (IV 37 d) et partant, est constitué par la substance présentifiante. IL n’y a pas de coupure entre l’existence et l’essence non plus qu’entre l’existence comme présent et la substance comme présentification de ses modes.

J’ajoute V 31 : « Le troisième genre de connaissance dépend du Mental comme de sa cause formelle en tant que le Mental est éternel »
Car la démonstration renvoie à V 29 : « Le Mental ne conçoit rien comme sub specie aeternitatis, si ce n’est en tant qu’il conçoit l’essence de son Corps sub specie aeternitatis (Prop. 29), c’est à dire (hoc est) en tant que (quatenus) le Mental est éternel. »

Le « Mental EN TANT qu’il est éternel » c’est le Mental « en tant qu’il conçoit l’essence de son Corps sub specie aeternitatis », c’est a dire fatalement durant qu’existe ce Corps. Il s’agit bien ici en effet de l’ « essence du Corps » sub specie aeternitatis et non de l’ « essence éternelle du Corps ».
L’éternité du Mental n’est donc que le résultat de la connaissance sub specie aeternitatis du Corps durant l’existence de ce dernier.

Enfin on voit mal pourquoi l’essence serait toujours déjà constituée comme essence éternelle. Si l’essence du Mental était immédiatement éternel, pourquoi Spinoza ferait-il passer la connaissance en acte par des affects que nous ne pouvons avoir, par définition, qu’en tant que nous existons dans la durée ? Ce serait là faire de la vie elle-même une vanité, à l’instar de l’Ecclésiaste, puisque tout serait joué d’avance et que notre vie affective n’aurait nul enjeu.

Alors de quoi parlons-nous sinon, comme je l’ai dit dans « « l’essence de l’homme (par exemple) » », d’une erreur consistant à considérer l’essence comme un être subsistant et non constitué, de sorte à oublier (je maintient) l’enjeu de la vie affective ?

Bardamu 2 :

«

Miam a écrit:
Ma démarche est inverse. Vous vous donnez des essences toutes faites et vous en déduisez le monde concret alors que je me donne le monde concret et avec lui Dieu pour "constituer" pratiquement et affectivement, c a d existentiellement l'essence.

Et Spinoza, il fait comment ?
Ne conserve-t-il pas un équilibre empêchant qu'on constitue l'essence à partir de l'existence ou l'inverse ? »

Louisa 1 :

« Puis: serait-il possible de nous donner l'une ou l'autre proposition de Spinoza où il dit qu'il y a des existences qui précèdent les essences? »

Absolument : ID1 : « J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence… ». Selon ma définition de l’enveloppement – définition non démentie jusqu’ici – celui-ci est une relation causale de l’enveloppé à l’enveloppant. C’est donc bien l’existence de Dieu qui est la cause de son essence. Le Court Traité disait que l’essence de Dieu est son existence. L’Ethique ajoute ce rapport causal.

Bardamu 3 :

« En cela, toute perception, la moindre chose, y compris manger ou voir une pomme, peuvent être l'occasion d'une augmentation de notre puissance (joie) et peuvent entrer dans la constitution de notre part éternelle »

Encore faut-il que ce soit une joie active. Mais en effet toute perception a une influence sur notre part éternelle. C’est ce que je viens d’expliquer.

Bardamu 4 :

«

Miam a écrit:

Il n'en reste pas moins que c'est via l'idée d'une chose existante qu'est constituée cette essence actuelle du Mental. Je comprend fort bien que cela puisse paraître paradoxal. Et l'on comprend alors aussi pourquoi je veux considérer ce problème à l'endroit, c a d en termes d'existence et de temporalité. L'existence précède l'essence dans la mesure où c'est l'idée d'une existence qui constitue l'essence. Voilà ce que nous dit Spinoza.

« Peux-tu montrer un texte où Spinoza privilégie la position "temporelle" par rapport à l'éternelle ? »

J’écrit « en termes d’existence et de temporalité ». Pas « temporelle ». Et par « temporalité » j’entend les trois extases temporelles corrélatives à trois manières d’exister, à savoir l’éternité, la durée et le temps imaginaire. Je dis en même temps « en termes d’existence » parce que les trois genres de connaissances dépendent de notre existence et du point de vue temporel (il y en a donc trois) dans lequel s’engage notre Mental durant cette existence. Toutes les essences finies sont constituées de points de vue temporels sur l’existence comme je l’ai montré plus haut. Ceci est donc un malentendu à l’occasion d’une confusion verbale.

« J'ai plutôt l'impression que c'est l'inverse :
E5P40 scolie :
"Tels sont les principes que je m'étais proposé d'établir touchant l'âme, prise indépendamment de toute relation avec l'existence du corps. Il résulte de ces principes, et tout ensemble de la Propos. 21, part. 1, et de quelques autres, que notre âme, en tant qu'elle est intelligente, est un mode éternel de la pensée, lequel est déterminé par un autre mode éternel de la pensée et celui-ci par un troisième, et ainsi à l'infini ; de telle façon que tous ces modes pris ensemble constituent l'entendement éternel et infini de Dieu."

Et pourquoi ces principes devraient-ils s’assimiler à toute la cinquième partie ? « les principes que je m’étaient proposés d’établir touchant le Mental, pris indépendamment de toute relation avec l’existence du Corps » ne pourrait-il pas avoir été énoncés à partir de l’apparition de l’idée de Dieu en V 32 ? Car que dit I 21 auquel se réfère ce scolie ?

« Tout ce qui suit de la nature d’un attribut de Dieu prise absolument a toujours dû exister et est infini, autrement dit et éternel par la vertu de cet attribut ».

Pourquoi cette référence ? En V 40s il s’agit bien du seul Mental. Car seule l’attribut pensée est appliqué par l’idée de Dieu sur les autres attributs. Il s’agit ici de la puissance de penser. Des modes infinis du penser qi suit de la nature de l’atribut pensée pris absolument (I 21). C’est par la puissance de penser que nous parvenons à l’ « amour intellectuel de Dieu ». Je ne l’ai jamais démenti puisque j’ai dit en effet qu’au niveau des modes, il n’y a que des idées, c a d des êtres objectifs.

Le Mental est un mode éternel, « en tant qu’il est intelligent », c’est à dire en tant qu’il est considéré dans sa part active qu’il constitue dans la durée. Cela veut dire qu’il n’est éternel que lorsqu’il connaît à partir de l’idée de Dieu et est déterminé par un autre mode de penser etc… de même que les idées suivent de l’idée de Dieu d’une part, mais aussi d’autre part de même que les êtres formels des idées sont contenues dans l’essence formelle de l’attribut, puisque l’idée de Dieu n’est autre que l’application de l’attribut pensée et que les êtres objectifs sont les mêmes idées que les modes du penser. C’est pourquoi Spinoza peut dire ici, à partir de la connaissance de l’essence formelle de l’attribut mais avec l’aide de l’ordre des êtres objectifs qui « suivent » de l’idée de Dieu, que tout mode éternel du penser est « déterminé » par un autre et non seulement que les idées « suivent » de l’idée de Dieu parce que cela, comme je l’ai dit plus haut, on le sait dès le départ. Mais c’est la connaissance de la puissance de penser qui permet la connaissance de la puissance d’agir de l’attribut pensée et partant de Dieu. Enfin cette application de l’attribut pensée par l’idée de Dieu n’est autre que le processus par lequel « Dieu s’aime lui-même d’un amour infini ». Et cela, en effet, n’a rien à voir avec l’existence du Corps. Mais les propositions qui précèdent l’apparition de l’idée de Dieu, si.

Hokusaï 1 :

« On pourrait maintenant parler de l'auto- affectation ...chez Spinoza .
Enfin, si on y trouve cette idée la . »

Si, une autoaffection de la substance mais non pas des modes. Les modes ne sont pas individués comme l’est la substance. Et le cogito cartésien est une substance qui peut comme telle se constituer elle-même comme par une autoaffection. En réalité cette autoaffection du « sum » est un jeu de langage. Je connais bien Descartes. C’est pourquoi je me permets d’en parler. Et aussi St Augustin qui est d’ailleurs beaucoup plus ma tête de Turc que Descartes.

Louisa 2 :

« Ce serait quoi, ce monde concret, dans un panthéisme ? »

Qui a dit que Spinoza était panthéïste ?

Louisa 3 :

«
Citation:

Miam a écrit:

Il n'en reste pas moins que c'est via l'idée d'une chose existante qu'est constituée cette essence actuelle du Mental. Je comprend fort bien que cela puisse paraître paradoxal. Et l'on comprend alors aussi pourquoi je veux considérer ce problème à l'endroit, c a d en termes d'existence et de temporalité. L'existence précède l'essence dans la mesure où c'est l'idée d'une existence qui constitue l'essence. Voilà ce que nous dit Spinoza.


Mais cela ne vaut que pour l'essence de l'Esprit, je suppose, non? »

Je crois que cela s’explique par ce que j’ai dit plus haut.

« Je veux d'abord avoir lu tous vos messages précédents avant de répondre à votre dernier message ici, donc juste un petit mot. Je n'ai pas trouvé la notion d'auto-affection chez Spinoza. C'est moi qui la propose pour nommer une action de l'Esprit chez lui. Mais êtes-vous sûr, ayant lu Descartes, qu'il utilise explicitement cette notion? Et si oui, êtes-vous sûr que ce serait dans le sens où je voulais dire ici, c'est-à-dire pas comme simple 'conscience', dans le sens où cette auto-affection n'est pas juste avoir l'idée d'une idée (l'idée qui a une idée comme objet), mais est une véritable action spinoziste de l'Esprit, c'est-à-dire une action où c'est l'Esprit lui-même qui est la seule cause de cette idée? Est-ce que cette définition de l'action se trouve déjà chez Descartes? »

Non , Descartes ne la nomme pas explicitement, mais dans les Méditationes, il apparaît qu’il s’agit dans le chef de Descartes d’une sorte de sentiment existentiel de soi qui mènera à Rousseau et Kant, et non d’une représentation de soi comme on le croit souvent à cause d’une erreur de traduction de Clerselier.

Oui, dans l’autoaffection cartésienne, l’esprit est derechef cause de ses idées puisqu’il n’est qu’une res cogitans et que le monde a été éliminé. Mais il n’a alors qu’une seule idée, celle de lui-même comme pur acte de penser et par suite, doté de modes de penser et enfin substance pensante (dans les Discours il est directement substance car le procédé est différent et met en jeu une biographie comme « ligne de représentations », si je puis dire, « rempliit » immédiatement le solypsisme de la res cogitans)

Louisa 5 :

Pour en revenir à Descartes, je disais qu’il correspondait à la pensée de l’homme de la rue tout simplement parce que tous les historiens de la philosophie et partant le peu de cours de philosophie qu’ont les gens présentent Descartes comme pionnier héroïque de la modernité. Ne lit-on pas le Discours de la méthode au Lycée ? Et particulièrement en France, où l’on a parfois tendance à ne considérer que sa culture nationale. Je crois qu’un tel point de vue est partiel et partial. On oublie que c’est la Renaissance qui a conçu le principe de relativité à travers une idée originale de l’infini et on occulte également une tradition qui va d’Epicure à Spinoza. Par ailleurs la méthode analytique de Descartes est selon moi fondée sur une sémantique augustinienne qui nous colle aux basques et sert de fondement à la philosophie analytique. Ca fait beaucoup, d’autant que St Augustin est Père de l’Eglise. Mais en fait j’aime beaucoup Descartes : je lui doit beaucoup de plaisir. Spinoza est précisément le pire des anticartésiens parce qu’il a dépassé Descartes dont il ne reste que des « natures » et des « idées claires et distinctes » qui sont adéquates dans la seule mesure où elles découlent des notions communes.

Luisa 6 :

«
Citation:

Miam a écrit:
Comme je ne suis pas sexiste je ne vous traiterai pas autrement que les autres.


Cela me semble très 'politiquement correcte', donc je vous remercie, mais je dois avouer que je ne comprenais pas du tout ce que vous vouliez dire. »

C’est seulement parce que vous vous plaigniez de mon caractère impétueux.

Luisa 7, Bardamu 5 :

Quant aux notions communes :

Comme je l’ai déjà montré dans un vieux débat avec Bardamu – et si vous voulez on peut y revenir – le « semblable » de la troisième partie n’a rien à voir avec le « commun » qui dirige les « convenances » (de convenire) et dissonances (de « discrepant ») de la quatrième partie. Bardamu me semble incapable de me montrer par les textes le passage du premier au second genre via la ressemblance. Comme son point de vue est analytique alors même que Spinoza assimile ce point de vue à l’imagination, il confond les images communes et les notions communes. C’est donc spécialement à Bardamu que je faisait allusion en cette matière.

Bardamu 5.1. :

« Ceci dit, je suis d'avis que tout ce qui est traité par les notions communes est traité du point de vue de l'effet de l'essence et pas de l'essence. »

Soyons précis : les notions communes du deuxième genre traitent des causes du point de vue de la partie, c a d des effets de la totalité. Mais elles ont bien accès à la totalité comme puissance de la causalité immanente dans la mesure où elles sont l’idées, en cela Bardamu était d’accord, de compositions (ou « consonnance » puisque la « contrariété » est une « dissonance » (de « discrepant »)) de rapports infitairement composés. Les notions communes ont accès à la causalité immanente comme infinité. Elles n’appréhendent pas des « propriétés » (proprietates) analytiques, fût-ce « communes » mais bien des « propres » (propria) communs.

Quels sont ces « propres communs » ? Des parties, sans doute, mais des parties considérées selon l’ordre des causes - sans quoi il ne s’agirait pas de « Raison » - parce que liées à leur composition infinitaire c a d synthétique et non considérées comme des morceaux finis de l’étendue ou de la pensée comme le fait encore l’analyse cartésienne.

Quel est le statut ontologique de ces notions comunes. Je dis qu’en tant qu’elles sont des synthèses complètes c’est à dire adéquates (non « mutilées »), elles sont l’idée d’individus, de formes, c’est à dire d’essences : non toutefois de l’essence de la chose avec laquelle nous avons des « propres communs » mais ces « propres » eux-même sont des essences. Le mouvement est bien la première des notions communes et est un mode infini c’est à dire une essence. Et il en est de même pour les notions communes non « universelles » (comme disent les commentateurs mais non Spinoza). Les notions communes du deuxième genre sont les idées des essences des effets/parties de la chose considérée.

Au contraire du deuxième genre, le troisième genre permet les idées non de l’essence des parties de la chose considérée (les « propres communs ») mais l’idée de l’essence de la chose considérée elle-même via celle de mon propre Corps parce qu’elle considère la causalité immanente non plus du point de vue des parties mais de la totalité à partir de l’idée de Dieu. Sans être plus précis pour l’instant (on y reviendra sans doute), je remarque qu’au début de la cinquième partie, les notions communes du deuxième genre de connaissance sont à présent nommées « idées claires et distinctes » alors que dans la deuxième partie celles-ci « découlent des notions communes » et sont adéquates dans cette seule mesure. Dans la cinquième partie aussi les idées claires et distinctes découlent des idées adéquates. Or ces idées adéquates du troisième genre opèrent comme les notions communes mais du point de vue de la totalité de sorte que les notions communes proprement dites du deuxième genre qui considère les « propres » ou essences des parties/effets en découlent comme les effets découlent des causes et, en particulier de l’idée de Dieu. On peut bien réserver le terme de « notion commune » au deuxième genre et à la considération des « propres », il n’en demeure pas moins que le troisième genre suit la même procédure mais du point de vue de la totalité, à savoir à partir de l’indispensable idée de Dieu qui réplique l’essence formelle d’un attribut.

Enfin comme ce message est déjà assez long je ne répondrai que brièvement aux allégations plus personnelles et moralisante. Il me semble normal dans un débat de considérer les idées de ses interlocuteurs comme des « erreurs ». Sans quoi il n’y a plus de débat. Et moraliser sur une attitude certes dure mais tout à fait respectueuse alors qu’on s’engueule copieusement d’autre part me semble caduc.

Quant à mon nietzchéïsme et à mon matérialisme, je n’en fait pas mystère d’autant que nombre de commentateurs rapprochent Spinoza de ces deux. Hokusaï doit savoir que j’ai toujours été spinoziste et nietzschéen s’il se rappelle d’ « agora » du temps où je m’appelais Lupink. Spinoza m’intéressait pourtant moins que Nietzsche avant que j’ai découvert ce site car je le voyais encore dans le contexte du « rationalisme cartésien » comme vous le faites selon moi. Je dois à Henrique de m’avoir fait comprendre cette erreur dès nos premiers messages (à voir donc dans les archives). Je ne lui serai jamais assez reconnaissant :amen: . Ce qui ne veut pas dire, on l’aura remarqué, que je « pense comme lui » (d’ailleurs son silence actuel ne permet pas de conclure sur ce point) :roll: .

Je rappelle à Hokusaï que dans « « l’essence de l’homme » » tout court qui date déjà d’un bail, il questionnait lui-même explicitement la relation un – multiple chez Spinoza et qu’on peut lire souvent de sa plume qu’il récuse des définitions de Spinoza. Le terme « électron libre » est de lui, de même que l’ « oubli de Dieu » que je cite plus haut et pour lequel il ne pourra pas croire que je lui « tire dans le dos »

Enfin, concernant mon « langage », il me semble que je cite très fréquemment Spinoza lui-même et reprend ses termes et leurs définitions dans tous mes raisonnement. Si j’ai pris un langage quelque peu « heidegerien », c’est précisément pour traduire le langage spinoziste puisque, ce me semble, les termes spinozistes empruntés à la tradition mais complètement subvertis s’exposent à l’équivoque de leur reconduction aux définitions traditionnelles.

Bien à vous tous.
Miam.

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hokousai
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Messagepar hokousai » 17 juin 2005, 17:42

à miam


vous dîtes """""""""Je rappelle à Hokousai que dans « « l’essence de l’homme » » tout court qui date déjà d’un bail, il questionnait lui-même explicitement la relation un – multiple chez Spinoza et qu’on peut lire souvent de sa plume qu’il récuse des définitions de Spinoza. Le terme « électron libre » est de lui, de même que l’ « oubli de Dieu » que je cite plus haut et pour lequel il ne pourra pas croire que je lui « tire dans le dos »
'
1) j' évolue , je ne reviens pas sur mes anciens textes .Il se peut que ce je récusais hier je ne le récuse plus aujourd’hui .

2) Je ne suis pas Spinoziste dans le style et la forme du système ; Le systématisme ( l’esprit de système) m'est assez étranger .Je partage néanmoins la plupart des intuitions fondamentales de Spinoza .

3) je lis et relis d autres philosophes ceux- ci m’influence certainement ( et le couple Berkeley Wittgenstein en priorité , j’ai une dette envers Wittgenstein doublée d’une admiration et je vous prie de croire que je ne suis pas si souvent admiratif .

3) Je suis intéressé par tous les débats postérieurs à Hegel , la ligne issue de Brentano ,les débats phénoménologie versus philosophie analytique),
C’est un travail en court .


4 ""electron libre"" n’est pas de moi mais d' Henrique , je dirais que je suis autant que faire se peut un esprit libre .Je ne recherche pas l'accord ou le consensus ou la connivence ou même à persuader mais le dialogue productif .Je ne voudrait pas que beaucoup soient d' accord avec moi si je disais des sottises, je préférerais donc être seul et ne pas en dire .

5) "oubli de dieu " alors là je ne comprends absolument pas .Je vous parlais d’une sympathie que je pensais signifiante pour maître Eckart ,mais il est vrai que du côté des thomistes ce maître est aussi fort contesté .

6) il y a un réel péril a"" traduire ""le langage de Spinoza , d' autant plus périlleux si c'est en langage Heideggerien .Spinoza traduit en heidegger sera Heideggerien .Or Spinoza est quand même plutôt unique ou à la limite cartésien .Je vous ai déjà parlez de certains couples analogiques possibles . Certains sont possibles sous réserves d' autres impossibles .
Difficile de coupler Locke et Hegel plus facile d' accoupler hegel et Marx .

7) je maintiens que la critique des ESSENCES est évidente chez les empiristes ANGLAIS (précédés par les nominalistes médiévaux ( Okham par exemple )

""""""""""La philosophie est une affaire de langage et rien n'y est innocent ou sans conséquences. De l'empirisme, Berkeley déduit un nominalisme radical : le monde n'est composé que de réalités singulières et seuls les mots que nous utilisons nous livrent des idées générales plus ou moins abstraites. Ainsi, l'homme en soi ne correspond à rien de perceptible, le concept «homme» n'est qu'un signe, et pour m'en donner une image, je suis obligé de considérer un homme particulier, avec ses qualités singulières. Il en va de même pour toutes les «substances» ou «essences» (la figure, l'étendue, le mouvement, la couleur...) qui ne peuvent être conçues qu'associées à des objets perçus. Globalement, c'est l'idée même de matière qui ne renvoie à rien: elle n'est qu'un mot vide."""""""""""""""""""""""""

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Messagepar bardamu » 17 juin 2005, 21:53

Miam a écrit :Comment vois-tu les genres de connaissances ? A te lire dans « « l’essence de l’homme (par exemple) » », il semble que ce soit comme une échelle qui mène à la sagesse. Comme si on partait du premier genre et aboutissait à la « sagesse », comme tu dit ailleurs en ajoutant même « mystique ».

Je crois au contraire que le troisième genre est présent dès le départ. L’Ethique ne commence-t-elle pas par la « connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu ? ». N’est-ce pas cela le « De Deo ? ».
(...)
Le troisième genre de connaissance est rare mais pas original ni exceptionnel .

"Tout ce qui est beau est aussi rare que difficile".
Le désir d'avoir des idées du 3e genre ne peut être donné que par le 2nd genre et il y a toute une évolution pour développer cette connaissance. Tout le monde y a accès de droit mais on n'y a accès réellement qu'à mesure de son effort dans cette direction.
Cf l'Ethique sur les thèmes du développement des fonctions du corps, faire grandir l'enfant, ou combien le sage l'emporte sur l'ivrogne dans sa connaissance (heureusement, il y a de sages ivrognes...).
Miam a écrit : Le troisième genre de connaissance n’est pas l’aboutissement mystique d’une discipline et n’est pas acquis une fois pour toutes. Il est rare dans une existence de parvenir au troisième genre de connaissance, parce que le Mental est rapidement affecté passivement (retour au premier genre) ou « oublie Dieu » (comme dirait Hokusaï) bien qu’étant actif, en considérant les parties plutôt que le tout (retour au deuxième genre).
C’est une question de « rapports de puissance » avec ce qui demeurera toujours une part de « fortuit ». Sans doute peut-on réduire en quelque mesure ce fortuit à la nécessité.

Il y a un cercle vertueux : les idées adéquates entrainent d'autres idées adéquates. C'est à ça que sert la discipline et c'est cette voie qu'indique l'Ethique. Le 3e genre de connaissance peut très bien se maintenir longtemps, ce n'est qu'une question de capacité à "absorber" les affections.
Miam a écrit :Mais tant que nous existons nous existons dans la durée. Et l’éternité du Mental est constitué pendant la durée du Corps.

Peut-on dire que tu te refuses à placer l'éternité avant la durée, à placer l'éternel comme cause de ce qu'il se passe dans la durée ?
Pour toi, l'éternité est effet ou cause de ce qu'il se passe dans la durée ?

E5P29 scolie
Nous concevons les choses comme actuelles de deux manières : ou bien en tant que nous les concevons avec une relation à un temps ou un lieu déterminés, ou bien en tant que nous les concevons comme contenues en Dieu et résultant de la nécessité de la nature divine. Celles que nous concevons de cette seconde façon comme vraies ou comme réelles, nous les concevons sous le caractère de l'éternité, et leurs idées enveloppent l'essence éternelle et infinie de Dieu, ainsi que nous l'avons montré dans la Propos. 45, part. 2 ; voyez aussi le Scholie de cette Proposition.

Seul la seconde manière de concevoir l'existence, c'est-à-dire sub specie aeternitatis, donne des idées enveloppant l'essence éternelle et infinie de Dieu, enveloppant la cause première.
C'est normal : l'existence doit être prise débarassée de ce qu'on lui attribue de contingent pour être vraiment existence. L'existence dans la durée est pleine de contingence, de hasard, d'inconnu, de chaos, toutes ces choses qui plaisaient tant à Nietzsche parce que conditions d'une créativité des êtres finis, mais Spinoza n'est pas dans cette idée et la créativité se fait en un seul coup éternel. Comme Nietzsche affirme autant que Spinoza une sorte d'éternelle Nécessité, Deleuze en propose une lecture qui réconcilie les 2 positions : chaque coup de dé effectue pour son compte l'unique coup de dé de la Nécessité.
Miam a écrit :C’est pourquoi à mes yeux ton « sage » ressemble fort à un mort. Encore une fois tu hypostasie une essence au delà de l’existence et confond l’immortalité avec l’éternité (j’expliquerai cette distinction et ses conséquences).

Mais non.
J'"hypostasie" l'existence au-delà du fortuit des rencontres. Ce n'est pas un au-delà de l'existence, c'est une existence sub specie aeternitatis.
Miam a écrit :Notre essence éternelle s’identifie aux moments durant lesquels nous sommes en effet éternels parce que nous avons produit quelque chose de « vrai » et d’éternel.

Je trouve contradictoire de dire que quelque chose d'éternel s'identifie "aux moments" alors que Spinoza dit que l'éternel n'a pas de rapport à la durée.
Tu sembles vouloir conditionner la conception éternelle à l'existence dans la durée, or Spinoza dit explicitement l'inverse :

E5P23 scolie
Ainsi donc, on ne peut dire que notre âme dure, et son existence ne peut être enfermée dans les limites d'un temps déterminé qu'en tant qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps ; et c'est aussi à cette condition seulement qu'elle a le pouvoir de déterminer dans le temps l'existence des choses et de les concevoir sous la notion de durée.

Autrement dit, c'est la notion de durée qui dépend d'une existence dans la durée, et la notion d'éternité est première.
Je soupçonne que tu craignes qu'on identifie ça à une essence dans un ciel d'Idée qui attendrait de s'incarner et tu insistes sur la part d'existence dans la durée comme constitutive de l'essence mais on peut faire autrement pour déjouer l'imaginaire "immortaliste".

Je développe :

Tu mets en garde contre une compréhension de "envelopper" comme "contenir" et c'est effectivement dangereux.
Personnellement, je lis l'enveloppement comme une "implication" logique. L'Ethique est une logique où les choses s'expliquent par leur cause.
"Les choses singulières enveloppent l'essence infinie de Dieu" pourrait se traduire : les choses singulières impliquent l'essence infinie de Dieu.
Les essences des choses qui n'existent pas dans la durée existent impliquées dans le réel actuel, présent. La part éternelle de notre Mental, notre Mental sub specie aeternitatis, existe impliqué en toute chose avant notre existence dans la durée, après notre existence dans la durée.
Cela ne veut pas dire qu'on peut découvrir dans l'existence actuelle ce qui est impliqué pour le futur mais cela veut dire qu'on peut raisonnablement penser que la Nécessité demande que tout ce qui est actuellement présent soit impliqué aussi bien dans le passé que dans le futur. C'est un potentiel immanent.
Et que nous ayons des idées inadéquates est aussi impliqué éternellement, mais avoir des idées inadéquates c'est avoir du non-soi en soi, c'est avoir la trace d'autres choses en nous, et cela ne concerne donc pas la part éternelle de notre Mental qui n'est que notre part active, celle dont on puisse dire : "voilà ce que je suis et sans quoi je ne serais rien".
Donc, notre part d'éternité est ce qui implique notre existence en chaque lieu ou temps.
Exemple général utilisant les notions communes : nous sommes constitués de rapports de mouvement qui font que nous pouvons marcher. Tout ce qui dans la nature implique à un moment ou un autre cette puissance est en relation avec notre existence.
Cet exemple correspond au mode de connaissance de l'éternel par le 2nd genre (E5P29 dém., E2P44 coroll.).
Pour le 3e genre, je pense que si on prend en compte que nous sommes des modes de Dieu, il devient assez évident en quoi nous sommes impliqués en toute chose.
Miam a écrit :Enfin on voit mal pourquoi l’essence serait toujours déjà constituée comme essence éternelle. Si l’essence du Mental était immédiatement éternel, pourquoi Spinoza ferait-il passer la connaissance en acte par des affects que nous ne pouvons avoir, par définition, qu’en tant que nous existons dans la durée ? Ce serait là faire de la vie elle-même une vanité, à l’instar de l’Ecclésiaste, puisque tout serait joué d’avance et que notre vie affective n’aurait nul enjeu.

"joué d'avance" ou "enjeu" implique déjà que nous parlions du point de vue de la durée.
Sub specie aeternitatis, ces idées sont inadéquates.
Ceci dit, naïvement, je pense qu'il faut effectivement affirmer que tout est joué d'avance... mais pas pour nous.
Nous ne savons pas ce que nous pouvons, nous ne savons pas ce qui est toujours déjà joué.
Notre essence tend à affirmer notre être propre et donc à s'effectuer au maximum. Si on prend raisonnablement en compte notre réalité, on va dans le sens de l'affirmation. Sinon, on peut en rester à se dire "Ah la la, c'est trop triste, tout est déjà joué d'avance, autant ne rien faire".
Miam a écrit :En vérité Spinoza ne parle jamais dans l’Ethique d’ « essence éternelle du Mental » mais seulement du « Mental éternel » ou comme « mode éternel » et jamais absolument mais toujours « EN TANT QUE » (quatenus).

Exact.
Je l'ai mentionné dans mon dernier message à Louisa et effectivement il faut sans doute corriger le tir au niveau de cet usage un peu léger de l'expression "essence éternelle".
Miam a écrit :L’éternité du Mental n’est donc que le résultat de la connaissance sub specie aeternitatis du Corps durant l’existence de ce dernier.

N'irais-tu pas jusqu'à dire que l'éternité du Mental n'est qu'un effet épistémique et n'a pas de réalité ontologique ?
Mais l'éternité du Mental, c'est l'objet de la connaissance. L'objet de la connaissance n'est pas l'effet de celle-ci (sauf chez Kant, peut-être...).

E5P22 : Toutefois, il y a nécessairement en Dieu une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de l'éternité.

C'est un être en Dieu. Je parlais "d'appréhender" à Hokousai dans l'idée de cette saisie active des choses. L'éternité est appréhendée, prise par notre Mental en tant qu'il est une part de Dieu.

E5P23 scolie : Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels.
Nous sommes éternel et pas "nous imaginons que nous sommes éternels" ou "nous concevons que nous sommes éternels".

Miam a écrit :Absolument : ID1 : « J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence… ». Selon ma définition de l’enveloppement – définition non démentie jusqu’ici – celui-ci est une relation causale de l’enveloppé à l’enveloppant. C’est donc bien l’existence de Dieu qui est la cause de son essence. Le Court Traité disait que l’essence de Dieu est son existence. L’Ethique ajoute ce rapport causal.

Nous parlions des choses singulières, des modes, me semble-t-il.
L'essence d'un mode est-elle d'envelopper l'existence ?
Miam a écrit :Bardamu 3 :
« En cela, toute perception, la moindre chose, y compris manger ou voir une pomme, peuvent être l'occasion d'une augmentation de notre puissance (joie) et peuvent entrer dans la constitution de notre part éternelle »
Encore faut-il que ce soit une joie active. Mais en effet toute perception a une influence sur notre part éternelle. C’est ce que je viens d’expliquer.

Si il faut que ce soit une joie active pour que cela entre dans notre part éternelle, cela signifie que toute perception n'a pas une influence sur notre part éternelle. Seules les affections produisant une joie active ont cet effet.
Miam a écrit :Ceci est donc un malentendu à l’occasion d’une confusion verbale.

Nous devrions trouver un accord sur le vocabulaire.
Ne serait-il pas judicieux de parler de temporalité uniquement pour ce qui concerne la durée et d'a-temporalité pour l'éternel même si l'éternel se trouve (équivoque volontaire...) dans la durée ?
Miam a écrit :Et pourquoi ces principes devraient-ils s’assimiler à toute la cinquième partie ? « les principes que je m’étaient proposés d’établir touchant le Mental, pris indépendamment de toute relation avec l’existence du Corps » ne pourrait-il pas avoir été énoncés à partir de l’apparition de l’idée de Dieu en V 32 ? Car que dit I 21 auquel se réfère ce scolie ?

Il me semble que ces principes correspondent à la partie de E5P21 jusqu'à à la fin. Cela correspond à un découpage commun de l'Ethique : http://www.spinozaetnous.org/modules.ph ... 38&eid=133
Miam a écrit :Comme je l’ai déjà montré dans un vieux débat avec Bardamu – et si vous voulez on peut y revenir – le « semblable » de la troisième partie n’a rien à voir avec le « commun » qui dirige les « convenances » (de convenire) et dissonances (de « discrepant ») de la quatrième partie. Bardamu me semble incapable de me montrer par les textes le passage du premier au second genre via la ressemblance. Comme son point de vue est analytique alors même que Spinoza assimile ce point de vue à l’imagination, il confond les images communes et les notions communes. C’est donc spécialement à Bardamu que je faisait allusion en cette matière.

"J'ai démontré ceci parce que je n'ai pas été d'accord avec ce que l'autre me disait". Ca s'appelle comment ce genre d'argument ?
Ceci dit, je ne crois pas avoir jamais soutenu qu'on passait du premier au second genre par la ressemblance. Je disais plutôt que le simple fait de parler de "commun" impliquait un mode de proximité, une "ressemblance". Cela n'a rien à voir avec les images et, comme souvent, tu bloques sur ton vocabulaire et refuses d'entendre celui des autres. On peut appeler "ressemblance" quelque chose de réel et qui se voit clairement par la raison. La question est donc d'une proximité réelle des essences qui permet de les regrouper (argh... un ensemble !) légitimement.
Au demeurant, je crois que tu n'avais jamais répondu à une question simple : dès lors que de Dieu découle une infinité de choses infiniment modifiés, dès lors que nous avons donc un continuum de choses, comment appelles-tu la relation de proximité d'une chose à une autre ?
Autre question à laquelle tu n'avais pas répondu : la partie 3 de l'Ethique s'applique aux hommes en général, n'est-ce pas ? Comment relie-t-on les hommes particuliers à cet "homme en général" ? N'est-ce pas par une "ressemblance-dissemblance", une proximité-distance d'essence :
.
E3P57
Toute passion d'un individu quelconque diffère de la passion d'un autre individu autant que l'essence du premier diffère de celle du second.

Pour la suite, je lance un fil spécial reprenant ta thèse.

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Messagepar Louisa » 18 juin 2005, 05:47

Bonsoir à tous,

quelques remarques liées au 1e message de Miam du 15.06.

En ce qui concerne les idées inadéquates et l'essence de l'Esprit: voici qu'en effet, ces idées constituent bel et bien cette essence:

E3P3: 'Le premier à constituer l'essence de l'Esprit, ce n'est rien d'autre que l'idée du Corps existant en acte ... laquelle se compose de beaucoup d'autres, donc certaines sont adéquates, et certaines inadéquates.'

Notons que Spinoza ne parle ici ni d'essence éternelle (à bardamu: en effet, ni dans l'E1, ni dans l'E2, il est question d'une essence éternelle sauf celle de Dieu. Rien n'indique donc qu'il existerait une essence éternelle de l'Esprit), ni d'essence actuelle, mais simplement d'essence.

Comment concevoir cette relation d'idées inadéquates et de l'Esprit?

EP3P scolie: 'Nous voyons donc que les passions ne se rapportent à l'Esprit qu'en tant qu'il a quelque chose (aliquid) qui enveloppe négation, autrement dit, en tant qu'on le considère comme une partie de la nature qui par soi, sans les autres, ne peut se percevoir clairement et distinctement'

Mais ... ici il ne parle plus de l'essence de l'Esprit. Faut-il le sous-entendre? Puis: ces idées inadéquates ne font partie que de l'idée composée (à Miam: une idée composée, n'est-ce pas un ensemble d'idées? Sinon: en quoi consisterait la diffférence?) qui constitue l'essence de l'Esprit, que dans la mesure où cet Esprit ne peut pas se percevoir de manière adéquate sans d'autres parties de la nature.
J'ai l'impression que cela complique un peu ce qu'on disait ici concernant la façon dont les idées inadéquates se rapportent à l'Esprit, mais je n'arrive pas encore très bien à expliciter comment.

Puis, confirmation de la même idée un peu plus loin:

E3P9: 'L'essence de l'Esprit est constituée d'idées adéquates et inadéquates.'

----

A Miam: je viens de découvrir que la façon dont Spinoza utilise les termes de 'chose' et 'objet' dans l'E3, semble confirmer ce que j'avais constaté dans l'E1 et E2: l'objet, c'est toujours une chose (res, ou aliquid, ou res aliqua) conçue sous l'attribut de la Pensée. Il maintient cette distinction pe dans l'E3P16

'De cela seul que nous imaginons qu'une chose (rem aliquam) a une ressemblance avec un objet (objectum) qui affecte habituellement l'Esprit de Joie ou bien de Tristesse, et même si ce en quoi la chose ressemble à l'objet n'est pas la cause efficiente de ces affects, pourtant nous aimerons cette chose ou bien nous l'aurons en haine.'

Ici aussi, la chose concerne une essence ou un mode conçu indépendamment de nous-mêmes, tandis que l'objet, c'est ce qui affecte l'Esprit, donc ce qui est est déjà liée à une pensée à nous, une idée à nous. Le seul endroit, pour autant que je sache, où Spinoza, dans l'Ethique, parle d'objets extérieurs' au lieu de parler de corps extérieurs, c'est dans la préface de l'E5, et cela uniquement en parlant de ... la doctrine de Descartes! Cela confirme donc, comme j'avais déjà dit, que l'objet d'une idée de mon Esprit ne peut être conçu comme étant le corps extérieur (la chose, dans un certain sens) que dans une pensée cartésienne, mais plus du tout chez Spinoza.
De même, dès la E5P1, il parle clairement d'idées de choses, et pas du tout d'idées d'objets.

----

Apparemment, une essence a de différents 'états'. E3DEFINITIONS DES AFFECTS I (majuscules de moi): 'Car par AFFECTION DE L'ESSENCE HUMAINE nous entendons n'importe quel état de cette essence, qu'il soit inné, <of van buiten aangekomen>, qu'il se conçoive par le seul attribut de la Pensée, ou par le seul attribut de l'Etendue, ou enfin qu'il se rapporte en même temps à l'un et l'autre de ces attributs.'

Ce 'of van buiten aangekomen' (le néerlandais du XVIIe n'est pour une raison ou l'autre jamais traduit par Pautrat) veut littéralement dire 'ou arrivé du dehors', contrairement donc à l'inné.
Donc: l'essence n'est pas immuable, mais varie ... . Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour moi, cette idée est assez étrange. Elle a des 'états', qui sont ou bien innés (??? c'est quoi un état inné de l'essence?), ou bien cet était lui est arrivé du dehors. L'essence humaine est donc elle-même affectée.

-------

à bardamu : vous l'avez peut-être déjà dit quelque part ici (je n'ai pas encore pu lire tous les derniers messages ... comme ils font parfois des sauts un peu trop grands pour être compris sur base de ma lecture actuelle, je me suis permis de les 'utiliser' entre-temps pour orienter les questions que je me pose en lisant Spinoza), donc si oui, excusez-moi de le répéter. Concernant les 'essences éternelles': en parcourant l'E5, je ne les rencontre pas non plus. Pas d'essence éternel de l'Esprit donc. Par contre ... il y a bel et bien un éternité de mon Esprit ... ! E5P31 scolie : '... l'Esprit est éternel, en tant qu'il conçoit les choses sous une espèce d'éternité'. L'être éternel de l'Esprit consiste en la conception de l'essence de son Corps sous l'aspect de l'éternité.
Donc: il n'y a pas d'essence éternelle sauf l'essence de Dieu. Mais on peut très bien concevoir une essence sub species aeternitatis, et si l'Esprit fait cela, il EST éternel ... . Quel usage bizarre de la notion d'essence donc!!!! Non seulement l'essence n'est plus immuable, vu qu'elle est affectée et traverse de différents états. En plus, elle n'est plus éternelle. C'est l'Esprit qui est éternel, et pas l'essence de l'Esprit. J'ai la vague impression que cela change tout, à un niveau très profond, mais je n'ai pas encore d'idée du tout de ce que cela pouvait signifier concrètement.
Un peu plus loin, Spinoza spécifie: ce n'est pas l'Esprit en tant que tel qui est éternel. Il existe une 'part éternelle de l'Esprit' (corollaire E5P40), et cette partie, c'est l'intellect, c'est-à-dire l'Esprit en tant qu'il agit. A nouveau, pas de question d'essences ... .
Mais ici, l'éternité est liée à la 'subsistance' (remanere). Comme il s'agit d'un subsister après la mort, il me semble comme si on lie ici quand même l'éternité à une durée infinie ... ?

Miam a écrit :L'essence du Mental est CONSTITUEE. Cela veut dire qu'il n'y a pas d'essence du Mental sans cette constitution (le produit est sa production). L'essence actuelle du Mental est constituée par l'idée d'une chose EXISTANT en acte. Ce qui est fort logique puisque cette essence a existé, existe ou existera au présent. C'est donc ici en quelque manière l'existence qui constitue l'essence (l'essence actuelle, c'est l'actualisation de l'essence formelle éternelle et aussi l'infinitisation de l'existence actuelle dans la durée). Cela ne veut pas dire que l'essence actuelle du Mental ne peut "être dit exister" parce que le Corps correspondant n'existe pas en acte (au présent). Mais ce Corps existera néanmoins en acte tôt ou tard sans quoi l'essence actuelle du Mental ne serait pas constituée. L'essence actuelle du Mental est éternelle parce que son existence à tel ou tel moment présent du temps ne dépend pas d'elle mais des compositions existantes au présent. Il n'en reste pas moins que c'est via l'idée d'une chose existante qu'est constituée cette essence actuelle du Mental. Je comprend fort bien que cela puisse paraître paradoxal. Et l'on comprend alors aussi pourquoi je veux considérer ce problème à l'endroit, c a d en termes d'existence et de temporalité. L'existence précède l'essence dans la mesure où c'est l'idée d'une existence qui constitue l'essence. Voilà ce que nous dit Spinoza.


D'accord en ce qui concerne la différence 'constituer' - 'être'. C'était en effet important.
En ce qui concerne votre dernière phrase: vous voulez dire que l'existence précède l'essence ACTUELLE dans la mesure ou c'est l'idée de l'existence actuelle du Corps qui constitue l'essence actuelle ce l'Esprit? Si oui: d'accord. Sinon : que vouliez-vous dire?

PS à bardamu: j'ai vite lu le lien vers l'article de Henrique cc la traduction de 'Mens' (merci pour l'info). Les raisons qu'il énumère pour préférer la traduction de 'Mental' au lieu d'Esprit me semblent tout à fait justifiées. Or, venant de la tradition anglosaxonne, 'Mental' a pour moi des connotations trop 'froides' pour pouvoir l'utiliser avec aisance chez Spinoza. 'Mental' me fait penser à quelque chose de purement 'cognitive', quasiment calculatrice, tandis que chez Spinoza, la 'Mens' est affectée et affecte. En anglais, par contre, on dit facilement 'I'm in a great spirit', ce qui n'a rien de 'spirituel' dans le sens traditionnel du terme (opposé au corporel), mais ce qui veut dire que je suis en excellente humeur (si ça se dit en français). On ne va jamais dire 'I'm in a great mind'.
Mais la critique de Henrique quant au côté 'animateur' reste valable, même en anglais: l'humeur est quand même un genre de 'souffle de vie'. Tandis que chez Spinoza, cela n'a rien à voir avec la 'Mens'. Ce souffle de vie, ce serait plutôt le conatus, mais celui-ci a une traduction 'mentale' aussi bien que 'corporelle'. Quoi faire donc ici, utiliser (avec mon 'background' anglosaxon) quand même le 'Mental' (avec le problème en plus qu'en anglais, l'équivalent ne serait pas le substantif 'the Mind', mais bien l'adjectif 'the Mental', ce qui est encore plus bizarre), ou garder ce que propose Pautrat (Esprit)? Je ne sais pas ... fluctuatio animi donc, comme l'a si joliment appelé Spinoza!
Solution plus pratique: je vérifierai les traductions anglaises (que je n'ai pas encore lues).
('Mentalité' est pour moi encore plus bizarre ... cela fait penser à un système de croyances et d'opinions, et nous situe donc surtout dans l'imaginaire .. difficile alors de concevoir une partie éternelle de cette 'Mentalité'!)

Miam a écrit :4)

"un corps peut envelopper un concept"

Où cela ?


Comme les manières/modes de chaque attribut 'enveloppent' le concept de leur attribut (E2P6), un corps enveloppe d'office le concept de l'attribut Etendue (Lemme II de l'E2: 'En effet tous les corps conviennent en ceci, qu'ils enveloppent le concept d'un seul et même attribut').

Miam a écrit :5)

" il pourrait bien être possible que la façon dont s'unissent deux modes (mon Esprit et mon Corps pe) est plutôt de l'odre de l'ENVELOPPEMENT."

C'est hors de question. Le Corps et le Mental forment une unité ou un individu, c a d une seule et même chose. Et l'idée qui enveloppe une nature n'est certainement pas la même chose que cette nature.


Oui, MON Corps et MON Esprit/Mental forment un individu, ce qu'on peut en effet appeler une seule et même chose (composée, toutefois). Et l'idée qui enveloppe une nature n'est en effet certainement pas cette nature. Mais l'idée enveloppe bel et bien des natures.
En fait, je crois que vous avez raison que vous protestez ici, mais cela pas pour la raison que vous indiquez. Ce n'est pas parce que l'idée n'est pas une nature que mon Esprit n'enveloppe pas mon Corps. C'est parce que mon Corps n'est pas une 'nature', mais déjà un mode d'un attribut. Evidemment, mon Corps a une essence, donc une nature (quoique je ne suis pas encore convaincue que chez Spinoza, essence = nature. Si c'était la même chose, pourquoi utiliserait-il tantôt essence, tantôt nature?).
Donc je me corrige: il n'y a pas de communication entre les attributs, et probablement on peut concevoir l'envelopper' comme un genre de communication (non causale alors). Il est donc exclus que mon Esprit 'enveloppe' mon Corps (enfin, cela reste à vérifier, je crois). En tout cas, il est sûr qu'une idée peut envelopper une nature. Cela me semble très intéressant.

Miam a écrit :6)

"A mon avis, la notion d'auto-affection pourrait avoir sa pertinence chez Spinoza. Ne pourrait-on pe pas définir l'agir comme une auto-affection, une affection de soi-même via l'idée?"

Non. L'agir est aussi fondé sur la rencontre avec d'autres corps comme dans les notions communes.


Je continue à avoir un problème avec cela (pas avec l'idée en soi, mais avec cet énoncé comme supposé être spinoziste). Le Postulat III de l'E2 fait clairement la distinction entre les individus (corps) qui composent le Corps humain, et les corps extérieurs. Evidemment, d'une certaine façon, on peut dire que ces 'individus' sont des corps extérieurs. Mais ils cessent de l'être dès qu'ils effectuent mon rapport de mouvement et de repos à moi. Là, ils deviennent 'mon Corps'. Et pour que mon Corps soit affecté par des corps extérieurs, il faut que ces individus soient affectés par des corps extérieurs. Il y a donc bel et bien une frontière entre 'mes corps' qui me composent à ce moment-ci, et les corps extérieurs. Si on agit, on est soi-même la cause, donc à mon avis il est exclu que des corps extérieurs interviennent. Ou s'ils interviennent, ce n'est pas de manière causale dans le sens où je pâtis (je peux agir SUR eux, mais eux n'agissent plus sur moi). Cela n'a plus rien à voir avec la rencontre très spécifique entre moi et les corps extérieurs que constituent les notions communes.

Miam a écrit :7)

Vous n'avez jamais défini la "chose" ni l'"objet".


Je croyais que oui ... ou en tout cas, j'avais fait une tentative de définition ... .

Miam a écrit : C'est moi-même qui a défini le terme de "chose" selon les deux acceptions qu'il possèdent chez Spinoza, et il n'y en a que deux.
- Soit la chose est la modalité. Et j'ai défini ce terme de modalité. Si ce n'est pas clair pour vous, ne trouvez-vous pas raisonnable de me questionner immédiatement ou (c'est facile) de lire sa définition dans Spinoza lui-même ou Rousset ?


L'évidence avec laquelle vous posez que ce qui est évident pour vous, devrait être 'raisonnable' pour tous, me ferait quasiment supposer que vous avez des racines anglosaxonnes ... :)

Je n'ai jamais rencontré le terme 'modalité' ni chez les traducteurs de Spinoza, ni chez Spinoza lui-même (pour autant que je sache, 'modalitas' n'existe pas en latin ...). Je ne vois pas de définition non plus chez Rousset (où est-ce qu'il mentionne ce terme????).
Libre à vous, évidemment, d'introduire ce concept, et excusez-moi si j'ai sauté le passage où vous avez défini votre concept. Voici donc mon humble question à vous: serait-il possible de copier encore une fois votre définition de 'modalité', et de la coller ici? Merci beaucoup!

Miam a écrit :
- Soit la "chose" peut désigner n'importe quoi (c une idée très confuse).


Si cela désigne l'essence d'un mode, hors pensée, cela n'est pas confus (ni adéquat). C'est juste hors pensée ... .

Miam a écrit :Nonobstant vous ne choisissez aucune de ces définitions ou plutôt vous passez de l'une à l'autre sans ne rien déclarer. Pendant trois jours j'ai dit que je considérais que vous teniez la "chose" comme une modalité. Vous ne m'avez pas démenti jusqu'à ce que vous choisissiez explicitement beaucoup plus tard l'autre définition.


Ben .. excusez-moi hein, mais pour l'instant, je consacre un peu plus de temps à lire Spinoza que Miam ... si je ne vous questionne pas directement sur chaque concept que vous introduisez, c'est que je préfère parfois vous lire via ce par quoi vous restez tout à fait dans le vocabulaire spinoziste. Ce qui n'empêche en rien, encore une fois, que comprendre votre façon de concevoir Spinoza m'intéresse également beaucoup (ce n'est donc qu'un manque de temps qui me fait parfois sauter vos concepts, et rien d'autre).

Miam a écrit :Alors :
- soit vous choisissez immédiatement entre les définitions spinozistes qu'on vous propose.
- soit vous en trouvez une autre de Spinoza.
- soit vous avez votre propre définition.

Seulement vous ne faites rien de tout cela. Et pour moi c'est jouer avec les mots. Comme je ne suis pas sexiste je ne vous traiterai pas autrement que les autres.


Passons le sexisme ... je croyais avoir essayé de définir ce que j'entends, chez Spinoza, dans ma lecture actuelle, par 'chose' et 'objet'. C'était même le sujet principal de tous mes derniers messages. Pour moi, c'était clair que vous ne compreniez pas ce que je voulais dire (mea culpa, mea grande culpa). Et Spinoza lui-même, hélas, ne les définit nulle part (pour autant que je sache ... à moins que vous pouviez éclairer ma lanterne?). Ce qui ne pouvait donc que faire couler encore beaucoup d'encre virtuel ... .
Le seul moyen d'arrêter ce processus, ce serait en effet de sauter le scolie de la E2P47, et d'opter pour le vide absolu dans les énoncés de l'autre ... (ce qui me semble non seulement anti-spinoziste, mais également anti-nietzschéen .. le vide, a-t-il un sens chez Nietzsche???). Mais comme déjà dit, ce scolie m'a déjà procuré beaucoup de Joie. Je ne suis donc pas trop encline de le censurer d'une pensée spinoziste ... :)


Miam a écrit :8)

"Et il dit: dans ce cas, l'Esprit SE représente cette chose comme existant."

Il n'y a pas de réfléchi en Latin mais un pasif.


en effet

Miam a écrit : Si l'on traduit par un réfléchi, c'est soit pour faire joli, soit pour tromper le lecteur en cartésianisant Spinoza.


:) ... qu'est-ce qui vous fait pensez cela ... ?

Miam a écrit :C'est Descartes qui voit une réflexion de l'esprit dans la représentation et pas Spinoza.


en effet. Il faudrait donc, à mon avis, lire ce passif comme n'étant pas par définition une réflexion de l'esprit, mais comme étant ICI, chez Spinoza, étant une façon très spécifique de s'imaginer la chose pensée (pas l'objet).

Enfin, prenant votre pause-dîner comme bon prétexte pour aller dormir et répondre à la suite de votre message du 15.06 le plus vite possible ...
:wink:
Louisa

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Messagepar Miam » 18 juin 2005, 11:32

Je vais commencer par LouIsa parce que cette fois les objets de vos messages ne vous sont pas souvent communs.

1) Est-ce que vous pouvez me donner la référence exacte de "'Nous voyons donc que les passions ne se rapportent à l'Esprit qu'en tant qu'il a quelque chose (aliquid) qui enveloppe négation, autrement dit, en tant qu'on le considère comme une partie de la nature qui par soi, sans les autres, ne peut se percevoir clairement et distinctement'" ? Car "EP3Pscolie" c'est un peu court pour la retrouver sans perdre de temps. Merci.

Bon Alors je dois faire à partir de votre seule citation.
On ne parle plus de l'essence du Mental mais non plus de constitution. Il s'agit maintenant des "affects qui se rapportent au Mental" (de "referre ad... quatenus" je suppose sans disposer du Latin). Il faudrait aussi savoir ce qu'est le "a" de "a quelque chose...". Qu'en conclure ? Rien avant d'avoir examiné au moins le sens préçis de "se rapporter à". Cette question est intéressante.

Pour en finir avec la "chose" et l'objet. Nous sommes d'accord sur la définition de l'objet : c'est l'objet d'un être objectif (idée) ou la chose telle qu'elle est conçue sous l'attribut de la pensée. Si vous voulez on peut réserver le terme de "choses" aux seuls modes. Mais les choses sont pourtant aussi les objets des êtres objectifs. II 13 : "L'objet de l'idée constituant le Mental humain est le Corps" se rapporte immédiatement à II 11, "Ce qui constitue en premier l'être actuel du Mental humain n'est rien d'autre que l'idée d'une chose existant en acte". Dans II 11, il s'agit donc de la même idée, du même être objectif que dans II 13, de la chose dans un cas et de l'objet dans l'autre. Vous pouvez toujours distinguer l'objet de la chose. D'une certaine manière je le fais aussi en distinguant les êtres objectifs relevant de la puissance de penser et les modes contenus dans les attributs contenus relevant de la puissance d'agir. Vous le faites également de cette manière en distinguant ce qui est pensé (les êtres objectifs) des modes du penser quand vous dites : "la chose concerne une essence ou un mode conçu indépendemment de nous-mêmes, tandis que l'objet c'est ce qui affecte l'esprit". Là nous sommes d'accord. Mais vous ne pourrez distinguer l'idée de la chose de l'idée de l'objet parce que c'est la même idée. Sans quoi on ne pourrait passer de II 11 à II 13. L'être objectif est l'application d'un mode de penser sur les autres attributs. C'est, comme vous dites : "la chose telle qu'elle est conçue sous l'attribut pensée". C'est donc la même idée, mais relevant cette fois de la puissance de penser. Et qu'on les considère comme les êtres objectifs d'une chose ou d'un objet ne change rien à leur valeur en tant qu'idée. Vous cherchez la différence entre les genres de connaissances dans une différence de "contenu" de types d'idées : un contenu adéquat ou inadéquat. Ce qui est représentationiste à mes yeux. Quant à moi, à l'inverse, je cherche à différencier les genres de connaissances par l'écart entre la puissance d'agir et la puissance de penser. Je remarque enfin que cet écart seul permet la pensée au sens plein et qu'il est "temporel" dans le sens le plus général de ce mot. Voilà la seule différence, et le reste consiste en une joute verbale sans intérêt.

Par ailleurs, alléguer "la chose" indépendante de nous-même c'est voir la chose comme un être subsistant, presque une substance, alors que nulle chose, précisément, n'est indépendante d'une autre et, par conséquent nulle ne peut être indépendante de nous de même que nous ne pouvons être indépendant d'aucune. La question est de savoir si notre connaissance est en acte, si nous sommes passifs ou actifs, et non si notre idée représente bien telle ou telle chose subsistante. C'est aussi cela l'originalité de Spinoza.

Quant aux différents "états" d'une essence en III App. I Ex., n'oublions pas que "état" c'est "constitutio". Les affections constituent donc l'essence humaine. Ce qui confirme mon point de vue sur la constitution de l'essence par l'existence en acte. "Innée ou acquise" devient alors secondaire. "Inné", chez Spinoza ne veut pas dire essentiel. Nous naissons suite à une composition de formes que permet la figure de l'univers à tel moment. Notre naissance dépend donc bien de la composition de formes existant en acte. Et nous naissons constitués par cette composition innée. Cet état (constitutio) changera bien sûr à chaque moment de notre existence et selon nos affections puisque l'"état" (constitutio), c'est la disposition "dispositio" à tel moment correspondant à telle affection (cf. II 16). Il ne faut pas entendre "inné" au sens cartésien de "vérités éternelles innées" même si, bien sûr, c'est selon notre essence que les formes se composent à tel instant. Et il est clair que cette composition, c a d le passage à l'existence en acte, est une affection de l'essence.

L'existence en acte ne "précède" pas l'essence en un sens temporel commun puisqu'ils ne participent pas à la même temporalité. Sub specie aeternitatis, tout est produit en même temps. Ce n'est pas parce qu'une chgose en constitue une autre qu'elle la précède nécessairement en ce sens. Quand je dis "l'existence précède l'essence" c'est pour user d'une expression connue. Il vaudrait mieux dire qu'au niveau modal l'existence "constitue" l'essence et partant que l'essence exprime l'existence alors que pour Dieu qui est cause immédiate de lui-même, l'existence est cause immédiate et transitive de l'essence qui, pour cette raison l'enveloppe. (Voir plus bas réponse à Bardamu)

On pourrait aussi traduire "Mens" en Russe ou en Techèque par exemple. Qu'en pensez-vous ? :wink:

Quant au "corps qui enveloppe un concept". Ah oui. D'accord : le concept d'un attribut.

Sur le soi-disant enveloppement du corps par l'idée : c'est alléguer une causalité transitive entre l'idée et le corps. Ce qui est exclu. L'idée enveloppe une nature. Quoi d'étonnant puisque je viens de vous expliquer dans mon message précédent qu'une nature était une idée. Le corps par contre non. Alors je ne vois pas trop le rapport. Et il faudra démentir ma relation enveloppement - cause autrement qu'en se basant sur une simple hypothèse car elle est issue d'une lecture directe du texte.

Sur "agir" et les corps extérieurs. Vous ne pouvez pas vous imaginer agir sur des corps extérieurs qui pourtant vous affectent ? Pourtant Spinoza dit que plus le Corps est apte à être affecté, plus il est puissant. Avec les notions communes, les corps extérieurs ne deviennent pas mon corps mais composent avec ce corps un autre individu. Et pour cela il faut que mon Corps et le corps extérieur soient tous deux affectés sans quoi ils ne se rencontreraient même pas. La réponse à votre question, c'est la notion commune.

Retour sur la chose. Bon. Vous définissez maintenant enfin ce qu'est une chose (si vous ne changez pas d'avis). Et on a toujours été d'accord sur cette distinction sinon que vous en concluez erronnément comme je l'explique plus haut. "Hors de la pensée" est équivoque parce qu'il y a des modes du penser. Il vaut mieux dire hors de la puissance de penser ou "relevant de la puissance d'agir". Ce que j'ai distingué dès le début mais à des oreilles peu attentives.

Ce qui me fait penser cela au sujet de la traduction d'un passif en réfléchi, c'est le rôle de Descartes dans la pensée hégémonique moderne, rôle que j'ai esquissé dans mon message précédent.

Voilou
Je répondrai à Bardamu plus tard.
A bientôt.

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Miam
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Messagepar Miam » 18 juin 2005, 17:07

A Bardamu.

En ce qui concerne le sage, je t'accorde tout ce que tu dis ici car cela ne contredit pas le caractère à la fois originel et non définitif du troisième genre de connaissance.

Quant à savoir s'il faut placer l'éternité avant la durée. La question ne se pose pas. Dieu produit comme il existe et donc tout est produit en même temps, durée comme éternité. On ne peut distinguer deux temporalités différentes dans le même registre temporel avec un "avant" et un "après". C'est précisément cela l'idée d'immortalité : condidérer l'éternité comme une durée qui vient avant ou après la durée proprement dite parce que "avant", bien entendu, ne concerne que la durée.

D'autre part Spinoza ne dit jamais que l'éternité est cause de la durée mais que la substance, à laquelle appartient (pertinet ad) l'éternité constitue les modes et donc leur durée. Les registres des trois temporalités et de la relation cause-effet sont différents et rien ne permet leur assimilation. D'autant qu'explicitement, c'est bien ici l'idée d'une essence de Corps, essence qui "peut être dit exister" et "enveloppe" la durée sous la forme du conatus, qui constitue le Mental éternel.

Tu as raison de dire que l'on ne peut identifier le Mental éternel aux moments d'éternité, pour ainsi dire, du troisième mode de connaissance. Il vaut mieux dire que ces moments où l'essence du corps est conçu sub specie aeternitatis, "constituent" le Mental éternel qui dès lors, comme selon V 23s, "exprime l'essence du Corps sub specie aeternitatis".

Je ne conditionne ni l'une ni l'autre. Je ne conditionne pas le Mental éternel à la durée de vie de son Corps existant en acte, car s'il sagit ici de durée, il ne s'agit pas de temps imaginaire mesurable mais d'intensité dans l'effort pour persévérer dans l'être actuel, i.e. le conatus. Or cette intensité est celle d'une puissance infinie et éternelle. L'être actuel est ainsi à cheval entre la durée et l'éternité comme je l'expliquerai mieux plus tard. Il n'est pas question de faire de l'une la condition de l'autre mais de les voir se joindre via l'idée d'infini dans l'être actuel. D'où l'importance des modes infinis qui servent également de médiateurs entre le fini et l'infini, la durée et l'éternité.

Ta citation signifie que le Mental, en tant qu'il enveloppe l'existence actuelle du Corps conditionne le pouvoir déterminer dans le temps l'existence des choses et de les concevoir sous la notion de durée. En effet, de même que l'être actuel est un pont entre la durée et l'éternité, l'existence actuelle médie le temps imaginaire et la durée. Mais je ne vois là nulle éternité qui "conditionne" la durée. Et encore une fois dire que l'"éternité est première", c'est la considérer dans le resgistre de la durée.

Le problème avec cette lecture deleuzienne mâtinée de néo-platonisme, c'est que Spinoza distingue lui-même "envelopper" et "impliquer". A dire vrai il n'y a qu'une seule occurence d'"impliquer" dans l'Ethique : c'est I 13s. L'idée d'une substance finie "implique (implicat) une contradiction manifeste" parce que "la nature d'une substance ne peut pas être conçue autrement que comme infinie (non potest concipi nisi infinita)".

En revanche le cercle-carré "enveloppe" seulement une contradiction (I 11d; voir aussi I 33s1). Pourquoi cette différence ? Le cercle-carré est une "fluctuatio imaginationis" issue de la confusion de deux idées d'affections par une imagination indistincte. Toutefois cette idée du cercle carré peut contenir confusément deux idées tout à fait adéquates : celle du cercle et celle du carré. Aussi l'idée du cercle-carré n'est-elle pas totalement et intrinsèquement une contradiction. Elle enveloppe seulement une contradiction. Ce qui revient à dire ceci : l'idée de l'idée du cercle-carré requiert l'idée de la contradiction. Pour me former le concept de l'idée du cercle-carré, j'ai besoin du concept de contradiction. Mais l'idée du cercle carré est moins une contradiction logique qu'une confusion imaginative entre deux idées qui peuvent être vraies. On trouve une certaine connaissance, même dans l'idée du cercle-carré, celle du cercle et celle du carré.

A l'inverse l'idée de substance finie implique une contradiction manifeste parce que la première des idées vraies, en particulier dans l'Ethique, c'est l'idée de Dieu qui est adéquate en nous tous et qui définit Dieu comme une substance infinie. L'idée de substance finie n'est pas seulement une contradiction logique parmi d'autres. C'est la seule contradiction logique stricte possible qui s'oppose même à tout commencement de connaissance adéquate puisque celle-ci doit au moins envelopper l'essence infinie de Dieu. L'idée de substance finie est La Contradiction. Elle s'identifie à la contradiction et l'implication logique s'impose - et elle n'est que logique précisément - en vertu de cette identité. "Contradiction" et "substance finie" sont deux séries de signes pour dire la même chose. La distinction est de raison (c a d strictement logique). Ici la cause est formellement identique à l'effet. Ce qui n'est pas le cas de l'enveloppement, même pour Dieu (à moins qu'il n'y ait pas même pour toi de distinction formelle entre la substance et l'attribut ?). Dès lors il est périlleux de traduire "envelopper" par "impliquer" parce que l'idée d'une affection, par exemple, ne saurait être formellement identique à la nature qu'elle enveloppe.

Cela c'est "impliquer" pour Spinoza. Lorsque Deleuze parle de l'implication spinozienne, il s'agit de la lecture deleuzienne de l'implication néo-platonicienne. C'est de cette implication-là dont tu parles et non de l'"implication" telle qu'elle apparaît dans l'Ethique.

Quant à l'"enjeu". Je ne voulais pas dire, comme tu sembles le croire, que je refusais la nécessité. Mais cette nécessité n'est pas d'abord dans l'essence et puis dans l'existence. L'existence en acte n'est pas moins nécessaire que l'essence qu'elle constitue en quelque manière. Le contingent est imaginaire ne l'oublions pas, dans l'existence en acte elle même. C'est du reste pourquoi nécessité et liberté ne s'opposent pas chez Spinoza. Et c'est aussi pourquoi l'existence reste néanmoins un enjeu. C'est même sans doute dans cette seule mesure qu'elle peut être un enjeu car, comme chez Nietzsche, en chaque instant il en va de l'éternité (c'est même aussi très christique tous cela).

Quant au caractère "épistémique du Mental". Non pas du tout. J'identifie la connaissance à la production. L'épisémique ne se distingue pas de l'ontologie. Connaître, c'est produire et vice-versa. Ne s'agit-il pas ici de la connaissance de l'essence du Corps ? Et quand je dis "produire quelque chose de vrai", il ne s'agit donc pas de l'adéquation à un plan, d'autant que chez Spinoza (beaucoup plus que chez Descartes) la cause formelle et la cause efficiente s'identifient dans la cause immanente. Dans le Mental, l'affectif et l'intellectuel s'identifient. Et je vois mal comment, avec le "parallélisme" spinozien, l'épistémique ne serait qu'un "effet".

Quant à l'essence de la substance qui enveloppe son existence. Hormis cet exemple là, il y a la constitution de l'essence du Mental par l'idée d'un Corps existant en acte et celle du Mental éternel par l'idée d'un Corps qui peut être dit exister, bien qu'il soit vu sub specie aeternitatis. Cela fait déjà beaucoup. Mais certes, explicitement il n'y a que celui-ci. Bien sûr l'essence des modes finis (ou infinis) n'enveloppe pas leur existence parce qu'ils ne sont pas causes immédiates d'eux mêmes. Leur existence n'est pas la seule cause immédiate de leur essence. Par contre on pourrait dire que leur essence "exprime" leur existence et, par suite, que c'est leur existence qui constitue leur essence comme on l'a vu plus haut. Cette fois la cause n'est plus seule cause transitive et immédiate ("enveloppement"). Cette fois c'est la causalité immanente elle-même (la "constitution") qui s'exprime dans l'essence à travers l'infinité des causes transitives partielles dans l'existence.

Concernant les affects passifs qui seraient sans influence sur notre Mental éternel. Le Mental éternel est bien sûr constitué des seuls affects actifs. Mais ces affects actifs sont eux mêmes constitués dans l'être actuel par l'idée d'une chose existante en acte. Et au sein de cette existence nous avons des affects actifs ou des affects passifs. Or tout cela se fait en même temps. Ces deux constitutions n'en sont qu'une. D'ailleurs il n'y a jamais qu'une seule constitution puisqu'il n'y a qu'une seule cause immanente qui s'autoconstitue dans la mesure où elle constitue ses affections.

Alors oui, évidemment, tout est nécessaire et notre essence actuelle sera toujours la même de même que notre essence éternelle. Et même notre existence en acte est éternelle en ce sens qu'elle est nécessaire (c'est pourquoi les affects passifs eux aussi sont éternels en tant qu'êtres formels). Mais cette éternité ne précède ni la durée ni l'existence, comme je l'ai dit plus haut, de sorte que notre existence en acte, y compris les affects passifs, sont inclus comme les effets de la constitution de notre essence actuelle et, partant, de notre essence éternelle. J'ai dit "comme les effets". C'est pourquoi les affects passifs sont aussi éternels en tant qu'êtres formels bien qu'ils ne participent pas à l'éternité de notre Mental. Ils n'appartiennent pas à ce Mental. Mais il demeure qu'ils ont constitué son essence. Pour le dire autrement, ils ont participé à la production de cette essence et sont alors comme les effets ou scories de cette même essence, cette fois considérée non comme une production mais comme un produit.

Concernant le "genre d'argument" je ne comprends alors pas du tout.

Quant à ce que tu as dis sur les notions communes, la grande différence est qu'à l'époque tu ne mettais pas de tels guillemets à "semblable" et "ressemblance". Ce qui semble logique si tu considères le second genre de connaissance comme analytique alors même que Spinoza a toujours assimilé la méthode analytique à l'imagination et au premier genre de connaissance. Et si cette ressemblance n'a plus rien à voir avec les images du premier genre, alors pourquoi vouloir employer ce terme tandis que d'autres existent comme "convenance" ou "consonnance", au risque de perdre l'idée d'une composition ou synthèse de rapports infinitaires, ce que tu fais plus que souvent.

C'est quoi cette "relation de proximité"? Une relation spatiale, temporelle, causale ? Et non ce n'est pas une ressemblance-dissemblance ou une distance d'essence (??) L'homme n'est rien d'autre que la communauté humaine et se définit par les notions communes entre les hommes. Pas du tout par dissemblance-ressemblance comme dans la troisième partie le mimétisme entre les hommes imaginaires. L'homme n'est pas une espèce ou une essence générique. L'homme en général, c'est la communauté humaine, c'est à dire un individu, une chose singulière qui synthétise les hommes (autres choses singulières de niveau - 1) comme parties. J'ai déjà dit qu'il n'y avait d'essence que de choses singulières au niveau des modes finis.

Voilà.
Je répondrai aux questions concernant les notions communes plus tard.
A +


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