Ce débat porte finalement sur la nature même de ce que
Spinoza appelle "mens" : esprit, âme ou simplement
mentalité, qu'en est-il de son unité ?
Voici mes arguments principaux pour la traduction de mens par
mental ou mentalité :
- Spinoza connaît "spiritus" et "anima"
qui se rendent naturellement par "esprit" et "âme".
Même quand il répond à un correspondant au sujet
de l'âme chez Descartes, il répond en terme de "mens"
plutôt qu'anima.
- "Anima" est employé pour désigner le fait
qu'il y a de l'animation, en d'autres termes de la vie : E2P13S
: "toutes choses sont animées à des degrés
divers" ; cf. aussi les concepts de fluctuatio animi (fluctuations
de l'âme) ou animositas (fermeté d'âme). Ce
que Spinoza conteste, ce qu'il existe en chaque individu un principe
unique et séparé de vie, ce qui est le sens traditionnel
de "âme".
- "Spiritus" est également un terme religieux qui
renvoie au "nephesh" hébreux, le "souffle",
le principe de vie. Dans l'Ethique, on trouve cette occurrence du mot
spiritus : "...patriarchae postea recuperaverunt, ducti
spiritu Christi, hoc est, Dei idea..." (E4P68S)
: "les patriarches ont recouvré la liberté perdue
par les premiers hommes (Adam), conduits par "l'esprit du Christ"
qui n'est autre que l'idée de Dieu comme principe d'animation
de tout être, connu adéquatement lorsqu'il y a idée
suffisante du rapport Substance-modes. Dieu est la vie, autrement dit
la force qui fait persévérer chaque être dans son
existence (voir Pensées Métaphysiques II,6 - E3P6, dém.),
autrement dit encore la Nature est le seul et unique "esprit"
ou principe d'animation de tout ce qui est animé. Le TTP ch.
I confirme cet usage de "Spiritus".
- J'ajouterais cette analyse de Pierre Macherey : "En tout état de
cause, il paraît préférable d'écarter le terme "esprit" en raison de
ses connotations spiritualistes, qui tendent implicitement à restituer
une valeur substantielle aux déterminations proprement mentales de l'âme
humaine an contradiction absolue avec le raisonnement de Spinoza, qui,
pour l'essentiel va consister à montrer que "l'âme" n'est rien d'autre
qu'une affection ou un mode de la pensée, dépendant donc de celle-ci
en tant qu'elle constitue un genre d'être ou un attribut de la substance,
autonome par rapport à tous les autres genres d'être à travers lesquels
la substance exprime aussi sa nature." (Introduction à l'Ethique de
Spinoza - La seconde partie - la réalité mentale" PUF,1997)
- En conséquence, traduire "mens" par "âme"
ou "esprit", c'est non seulement donner une signification
religieuse à un terme que Spinoza a pris soin d'isoler de toute
référence de cet ordre, mais c'est également perdre
une partie de la richesse de sa philosophie de la vie. C'est aussi,
à chaque fois qu'on lit "esprit" ou "âme"
quand Spinoza dit "mens" une occasion de contre-sens.
Quand je lis "L'esprit humain ne perçoit pas seulement les
affections du corps, mais aussi les idées de ces affections.",
je suis tenté de conférer à cet "esprit"
une valeur d'unité et de vie intrinsèques, ce que Spinoza
prend pourtant soin d'éviter (voir ci-dessous).
- Je propose donc de traduire "mens" par l'adjectif
substantivé "mental" ou encore par "mentalité"
qui dans l'usage est beaucoup plus proche de ce que Spinoza désigne
: l'idée du corps - cette idée n'étant pas en elle-même
principe de vie et d'unité de l'individu. En effet, cet usage
désigne un "ensemble de représentations intellectuelles
propres à un individu ou un groupe".
- A ceux comme Ch. Ramond qui disent que le terme "mental"
est vraiment trop peu élégant et qu'il frise le "ridicule"
en philosophie, je répond que ce sentiment est simplement dû
au fait que le terme "mental" n'est que peu usité dans
la langue philosophique française. Mais le but de Spinoza en
écrivant sa philosophie n'était pas de complaire aux habitudes
langagières académiques françaises. A la limite,
un terme qui choque un peu les habitudes intellectuelles, ce que j'appelle
le "ron-ron des concepts", n'est pas une chose de peu d'intérêt
en philosophie dans la mesure où cela permet d'éveiller
la vigilance, la capacité à remettre en question ce qu'on
lit ("Caute"). D'autre part, les traducteurs ont rechigné
pendant longtemps à employer "affect" pour traduire
"affectus", sous prétexte que c'était
"pas français" ou "inélégant".
On préférait l'imprécision de "passion",
laissant de côté la distinction entre affect passif et
affect actif (étant donc amenés à supposer des
passions actives !) ou pire le contre-sens "affection",
confondant allègrement affectus et affectio - "sentiment"
était le choix le moins préjudiciable, mais du coup on
perdait la parenté d'affect et d'affection... Finalement, B.
Pautrat s'est le premier résolu à l'évidence :
traduire affectus par affect.
Je passe à certaines objections qui m'ont été
faites, qui dépassent la dimension purement verbale de la question
pour devenir philosophique :
Où, dans l'Ethique, Spinoza conteste-t-il "l'intuition"
que nous avons de l'unité intrinsèque de notre "esprit"
?
- Le "mental" chez Spinoza n'est pas un ensemble a priori
uni, précisément parce que ce mental ne saurait être
un principe d'unité, l'unique substance de la nature ayant ce
rôle. Cela n'empêche donc pas qu'il y ait quelque unité
chez l'individu, notamment par le biais de son essence, le conatus.
Mais "mens" n'est pas en soi une unité ni un
principe d'unité pour la simple raison que "mens"
n'est rien d'autre que l'idée du corps (E2P13). Or "le corps
humain se compose de plusieurs individus (de nature diverse), dont chacun
est lui-même fort composé." (E2, postulat I). Par
conséquent, "mens" est lui-même essentiellement
composé d'un grand nombre d'idées d'individus, il n'est
pas quelque chose de réellement un. S'il y a une certaine unité
de l'individu, ce n'est pas le mental qui la lui confère, mais
le conatus, càd Dieu en tant qu'il exprime sa puissance
d'exister dans un mode donné.
Mais dans E2P18, Spinoza ne dit-il
pas : " Si le corps humain a été affecté par
deux ou plusieurs corps en même temps, lorsque l'esprit, dans
la suite, imaginera l'un deux, il se souviendra aussitôt des autres
" et 20 : " De l'esprit
humain il y a aussi en Dieu l'idée ou connaissance. Elle suit
en Dieu et se rapporte à Dieu, de la même façon
que l'idée ou connaissance du corps humain. " ?
- Justement ces passages montrent que "mens" n'est
pas en soi une unité. La mémoire est association d'images
diverses et changeantes avec le temps. L'évidence, c'est que
l'idée spontanée que j'ai de mon corps est aussi changeante
que l'est mon corps. Quant à l'idée du mental humain qu'il
y a dans l'entendement infini, elle ne tient son unité qu'eu
égard à l'ensemble des choses qui existent par ailleurs.
Dieu en a une connaissance adéquate parce qu'il ne la sépare
pas de la série infinie de ses causes et effets. Mais cela n'empêche
pas qu'il subsiste dans ce mental quelque chose d'éternel : la
puissance d'exister et d'être affecté, l'essence de l'individu
dont le mental est aussi l'idée.
N'avons nous pas cependant une intuition indubitable que nous sommes
sujet de nos pensées, ce même sujet qui opère la
synthèse de nos perceptions et pensées successives que
nous appelons le "moi" ?
- La seule chose que vous intuitionnez, que vous appellez le "moi",
c'est - et d'une certaine façon vous le dites très bien
- la pensée des états successifs qui n'est pas une pensée
de votre "mens" individuel, mais une pensée
de la pensée. Il n'y a rien d'individuel dans ce que vous désignez,
or ce que Spinoza appelle "mens" est individuel, c'est
l'idée d'un corps. La seule unité que Spinoza admet, c'est
celle de la substance et de ses modes, en d'autres termes de Dieu, du
monde et des hommes. Rien de tel dans l'univers spinozien qu'une collection
de petites unités ou monades refermées sur elles-mêmes
qu'on nomme "esprits" ou "âmes". Spinoza n'est
pas Leibniz.
Henrique Diaz