Réponse à une objection de Sacha Ghozzi au sujet de l'accessibilité
de la vérité.
L'objection :
Tu dis que chez Spinoza, il y a une 'intuition' de l'étendue. Cependant
par 'intuition', j'entends, après Kant, la saisie immédiate d'un objet par la
Sensibilité, non pas par l'intellect. Or Spinoza critique cette forme de saisie
de l'Etendue, qu'il dit relever de l'imagination. Il affirme qu'en revanche,
on peut saisir l'étendue aussi par l'intellect, dans quel cas on découvre qu'elle
n'est pas divisible. Donc pour conclure, ce que Kant appelle 'espace', Spinoza
l'appelle 'idée confuse de l'étendue'. Je ne pense pas qu'il y ait d'intuition
de l'étendue, car intuition implique pour moi 'sensibilité', alors qu'étendue
implique 'intellect'. Je pose donc la question: comment parler d'une intuition
de l' Etendue ?
Réponse :
L'intuition c'est la saisie immédiate d'un objet singulier. Je saisis
intuitivement que je pense parce qu'entre penser et penser que l'on pense, il
n'y a pas une conséquence transitive mais un rapport d'enveloppement
immanent. En d'autres termes, je ne sors pas de mon pouvoir singulier de penser.
Ce n'est pas une intuition sensible, mais comme ce qui est pensé, l'objet,
n'est pas formellement différent de ce qui pense, le sujet, il y a bien
une saisie à la fois immédiate et intellectuelle d'un objet singulier.
De l'intuition sensible à l'expérience vague
Mais quand je perçois de façon uniquement sensible mon corps,
il y aura également intuition chez Spinoza, intuition que l'on pourrait
qualifier de sensible : 'le corps existe comme nous le sentons' (E2P13,
cor.) du fait qu'il est nécessairement et immédiatement ce dont
le Mental est l'idée.
Seulement cette intuition brute n'est pas un genre de connaissance à
proprement parler, elle ne perçoit aucun lien universel avec d'autres
idées. Si maintenant je pense que "mon corps est grand", ce
que Spinoza appellerait une expérience vague, je n'ai plus une intuition
mais une comparaison "confuse, tronquée et sans aucun ordre"
entre mon corps et d'autres. Ce premier genre de connaissance est universel
au sens strictement logique où j'affirme que tout Corps d'Henrique
est grand, et pour cause, il n'y a qu'un seul Henrique. Mais cela n'en est pas
moins une connaissance inadéquate.
Ce n'est donc pas à la sensibilité pure que Spinoza oppose le
2nd genre de connaissance, la raison, et le 3ème,
l'entendement intuitif, mais à l'expérience vague qui n'est qu'en
apparence intuitive, car elle utilise pour connaître ses objets des imaginations
séparées, tronquées, confuses et sans ordre par rapport
aux intuitions sensibles brutes (E2P40, sc.
1).
De l'intuition sensible à l'intuition intellectuelle de l'étendue
Quand la pensée est une saisie des propriétés communes
à plusieurs corps, elle est ce que Spinoza appelle raison : non parce
que nous sortons de la sensibilité mais parce que la pensée se
met à comprendre, à prendre ensemble, les intuitions pour les
déterminer de façon claire, complète et cohérente.
Si donc je pense que tous les corps sont en mouvement ou au repos, j'ai une
idée adéquate qui ne permet de penser l'essence singulière
d'aucun corps, mais qui n'est pas pour autant une abstraction : chaque corps
est concrètement un composé de mouvement et de repos aussi bien
que tous les corps le sont, ce qui est dans le tout l'est également dans
la partie (E2P37).
Maintenant ce qu'il y a d'absolument commun à tous les corps, ce qui
en constitue l'unité intrinsèque, à savoir l'étendue,
est à la fois une notion commune et une idée intuitive. En remontant
jusqu'au bout de ce qu'il y a de commun entre mon corps et celui d'autres hommes,
puis entre mon corps et tous les corps, je passe de la raison à l'entendement
intuitif.
En effet, l'étendue est à la fois ce qui est présent dans
le tout et la partie et en soi un être singulier, de même d'ailleurs
que le sont tous les autres attributs, ou essences de la substance unique. Et
pour cause, il n'y a rien de commun entre l'étendue et d'autres attributs
de la Nature comme la pensée. L'étendue est donc une totalité
en soi, non limitée par d'autres êtres qui seraient à la
fois pareils et différents comme le sont les corps, pareils en ceci au
moins qu'ils sont étendus et différents par la quantité
de mouvement et de repos. C'est donc un objet singulier, en ce sens qu'il n'existe
qu'une seule étendue qui est la même ici et là-bas et qu'on
ne peut diviser que parce qu'on l'imagine au lieu de la comprendre (en en faisant
un objet au même titre que les autres corps, qui eux peuvent être
divisés en totalités différenciées par ce qu'elles
n'ont pas de commun).
De l'essence absolue de l'étendue à ses affections
Une telle idée est donc intuitive et elle est en même temps intellectuelle
en ce sens qu'elle est saisie non pas simplement d'une existence, comme c'est
le cas de la sensibilité, mais également d'une essence. La science
intuitive ou intellect pur, va "de l'idée adéquate de l'essence
formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate
de l'essence des choses" : dans le cas de l'étendue, il y a possibilité
d'aller de l'essence de l'étendue à elle-même, puisque c'est
une chose singulière et d'autre part de l'étendue à l'essence
des corps en tant qu'ils en sont chacun des modes uniques.
En ce qui concerne la première possibilité, qui était
l'objet de l'objection (comment parler d'une intuition de l'Etendue ?),
si je pense que l'étendue est infinie, je pense l'essence même
de l'étendue, sachant que rien en dehors de l'étendue ne peut
la limiter. Le "sachant que" ici relève d'un raisonnement,
qui est un moyen de l'Ethique de purifier l'intellect de l'imaginaire.
Mais je puis tout aussi bien comprendre de façon purement intuitive que
l'étendue s'affirme absolument en chaque corps : je vois bien cette évidence
extrêmement simple qu'aucun corps ne peut se détruire de lui-même,
que tout corps conserve autant qu'il est en lui son étendue. Et cette
vision n'est plus sensible, car il s'agit ici de ce qu'est l'étendue,
son essence, non du fait qu'elle soit, c'est-à-dire son existence. Par la sensibilité, je vois qu'il y a des corps, par la vision intellectuelle, je comprends qu'ils affirment leur existence, qu'ils "occupent le terrain" autant qu'il est en eux de le faire. C'est un 'voir' au sens
intellectuel, une saisie immédiate de l'essence de l'étendue comme
affirmation du pouvoir d'occuper des dimensions, autrement dit affirmation d'elle-même,
par elle-même. Je puis donc sentir l'étendue de l'intérieur
même, par son essence.
Autrement dit, quand je sens qu'un corps persévère autant qu'il est en lui dans
l'être, ce n'est pas un constat extérieur, relevant de la vue ou
d'un autre sens externe, c'est une intuition intellectuelle, une intuition puisque je le saisis immédiatement au lieu de le déduire d'autres principes, et une intuition intellectuelle puisque c'est d'une essence qu'il s'agit. Et quand je sens que l'étendue ne
saurait être ce qu'elle est sans s'affirmer absolument, ce qui revient
à dire qu'elle est infinie, c'est également une intuition intellectuelle ou un
savoir intuitif : je saisis l'étendue de l'intérieur comme affirmation
pure de l'extension, ce qui comprend immédiatement son infinité.
Et enfin quand je comprends l'effort de persévérer de mon corps
ou de tout autre corps comme expression1
de l'essence de l'étendue, c'est aussi un savoir intuitif.
Du savoir à l'ignorance
Mais je peux aussi mêler de l'imaginaire à cette intuition de l'étendue
et me représenter qu'elle est divisible. Je n'aurais alors qu'une fort
vague intuition de son infinité, d'autant plus que l'usage habituel des
mots se prête difficilement à cette intuition assez subtile. C'est
pourquoi une réforme ou plutôt une purification de ce qu'il peut
y avoir d'imaginaire dans l'intellect est fortement utile.
Mais cette intuition de l'étendue comme essence actuelle et productive
n'est pas pour autant réservée à une rare élite.
Tout homme y a immédiatement accès, ce ne sont que les médiations
imaginaires et verbales qui y font obstacle (voir à ce propos mon commentaire
d'E2P45 à 47 dans l'article Eprouver
l'amour intellectuel ?). C'est pourquoi Bergson avait raison de dire que
"tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza".
Tout philosophe a, comme tout homme, cette intuition du caractère fondamentalement
dynamique de l'être, et chacun s'efforce de créer un langage, soit
pour s'en approcher, soit pour tenter de le refuser, notamment en prenant les
mots, auxiliaires de l'imagination, trop au sérieux, en en rigidifiant
la signification, en les prenant pour l'être au lieu d'en faire des outils
de réflexion.
C'est pourquoi j'ajouterais, en sachant bien que c'est souvent le reproche
qu'on croit pouvoir faire à Spinoza, que tout philosophe a d'un côté
la philosophie de l'affirmation pure, qui est l'intuition de la vie, de l'autre
la tentation kantienne qui, sous prétexte de conscience des limites de
la pensée humaine, nous conduit à nous enfermer dans les mots
; et entre les deux, chacun fait ce qu'il peut.
Henrique Diaz
Note
1. Expression : autoaffection immédiate et intrinsèque d'une
essence en une autre essence.