Les Français sont appelés à voter le 29 mai 2005 pour ou contre le Traité
établissant une constitution pour l'Europe. C'est un véritable rendez-vous
avec l'histoire qu'aucun citoyen digne de ce nom ne devrait manquer.
Je me suis demandé si l'un des fondateurs
de la pensée politique en occident, à savoir Spinoza, pouvait servir à éclaircir le débat
qui suit de cette question. Il m'est apparu que les fondements d'une politique viable
organisant la vie en commun tels que décrits par Spinoza inviteraient à beaucoup de méfiance
vis-à-vis de l'actuel traité constitutionnel et donc à voter non. Certes, cette interprétation
est en partie partiale, mais en matière de décision politique concrète, il est tout
simplement mensonger de prétendre à l'impartialité totale.
Fondements spinozistes d'un Non au traité constitutionnel Giscard
Quels sont les faits ? Après la seconde guerre mondiale, les pays européens qui s'étaient
entredétruits ont compris qu'il fallait construire les conditions d'une concorde internationale
pour se prémunir durablement voire définitivement des atrocités de la guerre à
l'époque de l'atome. Pour cela, il fallait supprimer une des causes principales de la
montée des idéologies totalitaires qui avaient entraînées le monde dans une guerre
unique par sa barbarie et son coût humain. Et cette cause était l'instabilité économique
et la pauvreté qui avaient poussées les populations à céder aux sirènes du fascisme et
du nazisme. Il est donc né de cette volonté des 6 pays fondateurs (France, Allemagne fédérale, Italie,
Luxembourg, Belgique, Italie, Pays bas) une communauté économique dont la politique
a permis dans une certaine mesure de stabiliser l'économie européenne et de fait d'éviter
toute guerre entre les pays membres.
De l'état de nature à l'état civil
Nous étions donc, avant cette entente entre les pays fondateurs dans le cadre
de ce que les philosophies contractualistes de la société appellent l'état de nature,
l'absence de règles communes conduisant chacun, ici chaque Etat, à user de son droit naturel
de faire tout ce que bon lui semble pour se conserver, y compris la destruction totale
ou partielle de l'autre. Le contrat social est alors ce qui permet de sortir de l'état
de nature et le règne de l'insécurité qui le caractérise. Pour ce faire, chacun échange
sa liberté naturelle de faire tout ce que bon lui semble contre une liberté civile où chacun
ne fait que ce qui est autorisé par la loi civile, décidée par le souverain. Chacun y gagne
une plus grande sécurité parce que nul n'est plus soumis à l'arbitraire d'intérêts
particuliers extérieurs mais à uniquement à l'intérêt général exprimé au travers de lois
décidées par le souverain. Chacun y gagne également une plus grande liberté parce que
la force désormais publique, la force de l'ensemble de la société, protège
chacun contre l'arbitraire de la volonté particulière d'autrui et permet de voir
ses désirs conformes à l'intérêt général (les libertés de conscience, d'expression
de déplacement etc.) se réaliser plus efficacement.
Le rôle de la nature
Là où Spinoza se démarque d'autres contractualistes tels que Hobbes ou même Rousseau
par la suite, c'est qu'il ne croit pas à une rupture définitive et absolue avec l'état de nature.
En effet, l'homme "n'est pas un empire dans un empire", c'est-à-dire que l'homme ne possède
pas la puissance surnaturelle de s'extraire de la nature et de ses lois. Seulement l'homme
possède une puissance propre d'agir, avec son intellect notamment, qui lui permet non
de cesser d'être soumis aux lois de la nature mais d'ajouter à celles-ci de nouvelles
lois lorsque celles de la nature s'avèrent insuffisantes à la satisfaction de son désir fondamental
de se conserver et d'augmenter sa puissance d'exister. La preuve que l'état de nature subsiste toujours
en deça de l'état civil, c'est justement que toute loi civile peut être transgressée.
Cela signifie d'une part que l'état civil n'est pas définitif et d'autre part que
celui-ci devra tenir compte de la réalité naturelle des hommes pour pouvoir exercer
durablement et efficacement son pouvoir.
La question de l'Etat le meilleur
A partir de ce passage à l'état civil, la question qui se pose est celle du meilleur
Etat possible en tenant compte des données naturelles de la réalité humaine ainsi que du
principe éthique selon lequel entre deux biens possibles, il faut choisir le plus important
à terme et entre deux maux, il faut choisir le moindre. Voyons donc ce que dit Spinoza de
l'Etat le meilleur dans son Traité Politique, chapitre V, § 2 :
Ce qu'est le meilleur régime pour tout Etat, on le connaît facilement
en considérant la fin de la société civile : cette fin n'est rien d'autre que la
paix et la sécurité de la vie. Par suite, le meilleur Etat est celui où les hommes
passent leur vie dans la concorde, et dont le Droit n'est jamais transgressé.
En effet, il est certain que les séditions, les guerres et le mépris ou la
transgression des lois doivent être imputées non tant à la malignité des sujets
qu'au mauvais régime de l'Etat. Les hommes, en effet, ne naissent pas aptes à la
vie en société, ils le deviennent. En outre, les passions naturelles des hommes
sont partout les mêmes ; si donc, dans un corps politique, la malignité humaine
assure mieux son règne que dans un autre, et si on y commet plus de péchés,
cela vient certainement de ce qu'un tel corps politique n'a pas assez pourvu à
la concorde, n'a pas établi son Droit avec assez de sagesse et, en conséquence,
n'a pas acquis le droit absolu qui est celui d'un corps politique. Car une société
civile qui n'a pas éliminé les causes de sédition, où il faut toujours redouter
une guerre, et où enfin les lois sont presque toujours violées, ne diffère pas
beaucoup de l'état naturel, où chacun vit selon ses inclinations, mais avec un
grand péril pour sa vie.
Donc le meilleur Etat, ce n'est pas celui qui serait constitué de sujets qui seraient
les plus vertueux. La République française n'est pas meilleure que tel autre Etat parce
que ses habitants seraient plus raisonnables ou plus moraux mais parce que sa constitution
et ses lois permettent la plus grande entente possible entre ses membres. Certes l'Etat
dont le Droit ne serait jamais transgressé reste un modèle. Politiquement, l'action consiste
à se rapprocher le plus possible de ce modèle. Mais précisons avec Spinoza que la
paix et la sécurité qu'il s'agit pour l'Etat de mettre en oeuvre, ce n'est pas la simple
absence de guerre militaire et la simple sécurité des corps biologiques. Au paragraphe
4, nous pouvons ainsi lire que "un État où les sujets ne prennent pas les armes
par ce seul motif que la crainte les paralyse, tout ce qu’on en peut dire,
c’est qu’il n’a pas la guerre, mais non pas qu’il ait la paix.
Car la paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; c’est la vertu qui naît
de la vigueur de l’âme". Cette paix est la vertu, c'est-à-dire la puissance, de vivre
ensemble bien mieux que dans la solitude de l'état de nature et elle repose sur "la vigueur
de l'âme" qui comprend qu'il y a une plus grande liberté à gagner en vivant ensemble
sous les mêmes règles que dans la solitude ou encore dans une obéissance aux règles
communes qui ne reposerait que sur la crainte des châtiments.
La démocratie comme principe
Mais qu'est-ce qui permet de se rapprocher de l'Etat le meilleur ? Plus précisément,
quelle constitution et quelles lois permettent de le faire ? D'après ce texte, il est
clair que la meilleure constitution sera celle qui permet d'établir les conditions
de l'entente la plus durable entre des citoyens divers par leurs passions et leurs
vertus. Il faut que tous puissent trouver leur place dans la société que l'Etat organise
malgré leurs divergences intellectuelles et idéologiques. A cet égard, une constitution
de type démocratique, c'est-à-dire une constitution qui permet aux différents courants
de pensée de s'exprimer et d'exercer le pouvoir en fonction de la majorité qu'ils
rassemblent et pour peu que cette majorité ne s'autorise pas à traiter différemment
la majorité de la minorité (une constitution véritablement démocratique doit interdire
toute forme de discrimination) sera la plus efficace comme nous pouvons le lire dans ce
passage du Traité Théologico-Politique :
"Voici maintenant la règle suivant laquelle une société peut se former sans que
le Droit naturel y contredise le moins du monde, et tout pacte être observé avec
la plus grande loyauté ; il faut que chacun transfère à la société toute la puissance
qui lui appartient, de façon qu'elle soit seule à avoir sur toutes choses un droit
souverain de Nature, c'est-à-dire un pouvoir de commandement auquel chacun sera
tenu d'obéir, soit librement, soit par crainte du dernier supplice. le droit
d'une telle société est appelé Démocratie, et celle-ci se définit ainsi : l'union
des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en
son pouvoir."
Les hommes obéissent d'autant plus facilement aux lois qu'ils ont choisies en commun et
qui correspondent au moins à ce qu'une majorité de citoyens pensent être le bien commun
plutôt que ce que la volonté particulière de quelques uns présente comme tel. obéir à
la loi commune quand elle est démocratique, ce n'est se soumettre à la volonté
particulière de personne, c'est se soummettre à la volonté générale dont je suis partie
prenante (et ce même si c'est un autre parti politique que le mien qui emporte les élections
car si je suis démocrate, c'est ma volonté première que la majorité soit le mieux à même
d'exprimer la volonté commune).
La sagesse des lois
Mais la démocratie n'est qu'un cadre permettant à toutes les conceptions politiques
compatibles avec celui-ci de s'exprimer. Une fois que nous sommes dans une démocratie,
encore faut-il que les lois décidées soient non seulement conformes à ce cadre
constitutionnel mais également qu'elles soient établies "avec sagesse". Qu'est-ce que
la sagesse politique ? Dans le contexte, c'est l'aptitude pratique à
tenir compte des réalités existantes et à en prévoir les conséquences pour réaliser
un projet politique. Concrètement une loi qui pousserait un homme à porter témoignage
contre soi-même ou encore à tuer son père et sa mère serait une loi manquant singulièrement
de sagesse car elle porterait la très grande majorité des hommes à la transgresser dès
qu'ils le pourraient, l'autorité de l'Etat serait donc nécessairement remise en
cause (TP III § 8). De même, une loi qui interdirait toute forme d'héritage des parents
aux enfants, héritage qui
fait que certains partent avec des chances plus importantes que les autres dans la vie,
pour supprimer les inégalités sociales, serait inacceptable pour beaucoup, y compris les plus
modestes car alors il n'y aurait plus de motivation à travailler toute une vie pour
ne rien avoir à transmettre à ses enfants et l'économie du pays en serait gravement
atteinte.
Une loi, qu'elle soit constitutionnelle, sociale ou économique doit donc tenir
compte de la réalité des passions et des affects humains pour être sage.
Mais pour apporter le répondant à l'exemple précédent, une loi qui supprimerait tout
droit de succession à acquitter auprès de l'Etat, prélevant donc une partie de cet
héritage à titre d'impôt à redistribuer pour le bien collectif serait tout aussi absurde.
En effet, tenir compte des passions naturelles de l'esprit humain, ce n'est pas se soumettre
entièrement à celles-ci et considérer qu'il faut les laisser agir pour que la meilleure
société possible puisse s'épanouir. L'égoïsme ne saurait tenir lieu de principe politique
viable. Ainsi "la nation la plus puissante et la plus indépendante sera celle,
qui prendra la raison pour principe et pour règle d'action" (TP III § 7). Certes la
raison tient compte des passions humaines mais elle se laisse d'abord gouverner par
ses propres principes qui sont dans le domaine politique la recherche de l'utile commun, le
développement de la solidarité et de l'amitié (Ethique IV, prop. 37) plutôt que
celui de la haine et de la concurrence sauvage et sans contrôle.
Contre le dirigisme
Donc les objectifs politiques doivent être rationnels, mais la raison elle-même doit
en quelque sorte composer avec la réalité des passions humaines pour élaborer des lois
permettant de les réaliser. L'Etat ne peut donc imposer à ses citoyens des lois qui
seraient purement rationnelles (par ex. l'égalité matérielle de chacun avec tous, un
programme de santé physique et mentale purement scientifique etc.) mais incompréhensibles
et inacceptables pour le citoyen de base ordinairement soumis à ses passions autant voire
plus qu'à sa raison. Sont donc exclues toutes les formes de dirigisme d'Etat, que ce soit
en matière d'économie, de santé publique, de choix de société car condamnés à
brutaliser ses sujets par la crainte pour que ses lois soient respectées. Et une telle
brutalité ne peut évidemment qu'amener les membres de cet Etat à se retourner à terme
contre lui et donc à provoquer du désordre et de l'insécurité. Spinoza
ne saurait donc être du côté des Etats totalitaires d'extrême gauche ou d'extrême
droite qui au nom de la Raison d'Etat prétendent tout contrôler. Leur raison n'est
en fait pas véritablement rationnelle parce qu'elle ne tient pas compte de la
totalité du réel et des rapports de force en présence.
Contre l'anarcho-libéralisme
Mais il ne saurait
également être du côté des conceptions anarcho-libérales qui tendent à supprimer toute forme
d'Etat et donc de rationalité politique ou les limiter au minimum pour que
s'exprime spontanément au mieux une nature humaine supposément bien meilleure
que tout ce que peut apporter l'Etat. Cette conception revient à un autre extrême :
pas d'Etat du tout (idéal anarchiste) ou un Etat se limitant à de pures fonctions policières
ou judiciaires, dites régaliennes (idéal libéral), c'est-à-dire un Etat renonçant
ou tendant à se désengager totalement de toute responsabilité éducative, sociale,
économique et tous les autres aspects de l'existence humaine, non plus un Etat qui
contrôle ou prétend tout contrôler mais ici un Etat ne contrôlant rien ou le prétendant.
Et cette position extrême oublie tout simplement que sans Etat travaillant au bien
commun de la société civile, c'est l'état de nature qui resurgit, autrement dit un
état d'insécurité et de guerre permanente de tous contre tous (que cette guerre soit
militaire, économique ou simplement verbale - les unes et les autres s'entraînant d'ailleurs
logiquement à terme).
Pour la social-démocratie
On le voit, à l'opposé de ces extrêmes, qui ont existé (les totalitarismes d'Etat)
ou commencé de s'imposer au XXème siècle (le néolibéralisme comme totalitarisme du marché),
la position de Spinoza est sociale et démocrate. Sociale parce que la
souveraineté politique première est la société, c'est-à-dire l'ensemble des hommes
unis par leurs intérêts communs et que la finalité de toute politique authentique
est de permettre la conservation et l'augmentation en puissance de l'état civil contre
l'état de nature. Dans ce sens, l'Etat doit agir dans le sens de tout ce qui peut maintenir
et développer cette civilité : les hommes ne naissant pas raisonnables mais soumis aux
passions, il faudra une institution scolaire pour permettre au mieux à chacun de se civiliser
par le développement de ses facultés intellectuelles, il faudra maintenir un niveau de vie
acceptable pour chacun des membres de la société dès lors qu'il en accepte et respecte
les règles communes, ainsi "Le soin des pauvres est donc l'affaire de la société tout
entière, et elle ne regarde que l'utilité générale." (Ethique IV, appendice chap. 17). Et
Spinoza est démocrate parce que l'Etat reste un moyen au service de la société civile,
non la source souveraine de légitimité. En ce sens, une politique véritablement sociale
ne reste qu'une possibilité à laquelle la population doit donner son accord, d'autres politiques
doivent pouvoir être choisies. Si au nom de l'intérêt de la société un pouvoir politique
se constitue politiquement comme seule source de légitimité, il y a non seulement contradiction
mais aussi risque de ce que nous appelons aujourd'hui totalitarisme.
Principes de sagesse pour les lois
Pour conclure sur cette compréhension de la pensée politique de Spinoza, notons donc quels
sont les principaux caractères d'une loi sage, qu'elle soit constitutionnelle
ou de détermination politique :
1 - Une loi doit d'abord être cohérente avec elle-même mais aussi avec les aspirations
de la société qu'elle prétend servir.
2 - Elle doit être applicable, en tenant compte notamment de la réalité des passions
humaines et des forces en présence.
3 - L'Etat ou toute instance politique qui la porte et la fait appliquer doit pouvoir
la faire respecter.
4 - Pour éviter les abus de pouvoirs, car ceux qui l'exercent sont aussi le plus souvent
des hommes soumis à leurs passions, il faut ménager des contrepouvoirs ce qui passe comme
le verra bien Montesquieu plus tard, par une séparation des pouvoirs garantissant
que l'arbitraire ne l'emporte pas sur l'intérêt général.
5 - Pour pouvoir être appliquée et respectée, une loi doit aussi être acceptable pour
une majorité de membres de la société concernée. Autrement, la population s'habitue
à ce que les lois soient transgressées et nous allons vers la décomposition sociale.
6 - Une loi doit réellement servir l'intérêt général de la population, elle doit représenter
un gain par rapport à l'état de nature où chacun ne fait que ce qu'il veut.
7 - Enfin une loi doit émaner de la volonté du peuple, c'est-à-dire être démocratique, ce qui
implique qu'elle doit pouvoir être révisée assez facilement.
Alors en quoi ce qui précède m'amène-t-il à voter non au Traité établissant une
constitution pour l'Europe, signé en 2004 par les différents chefs d'Etat en présence ?
Une atteinte à la démocratie
D'abord parce qu'en constitutionnalisant une politique économique et sociale, dans
sa partie III ce traité interdit tout choix démocratique postérieur, notamment dans le
sens d'une véritable politique sociale démocrate. C'est contradictoire avec le 7ème principe
et par conséquent avec le premier principe également de la sagesse des lois.
En effet, une constitution définit en principe les règles générales à partir
desquelles on pourra établir des règles particulières de fonctionnement concret de la société.
Une constitution définit le droit du droit. Or puisque nous y trouvons déjà des règles
de fonctionnement en matière de politique économique et sociale, tout autre choix sera
impossible. Le peuple européen sera privé de la possibilité de se prononcer pour d'autres
orientations politiques pour tout le temps où cette constitution sera en vigueur.
Qu'est-ce qui me permet de dire qu'une politique sociale démocrate est rendue impossible ?
D'abord au niveau des compétences européennes, les douanes, les règles de concurrence
dans le marché intérieur, la politique monétaire pour les Etats dont la monnaie est l'euro
(art. I-13), les choix qui sont faits sont clairement néolibéraux [1] : cf. articles III-147 et
148 pour en prendre les exemples les plus flagrants. Au niveau des politiques nationales,
les choix pris au niveau de l'Europe auront évidemment une influence majeure puisque soumis
au pacte de stabilité (art. III-184) qui interdit un déficit public supérieur à 3% du PIB,
les Etats ne peuvent engager une politique d'investissement public forte ni de
soutien aux entreprises nationales. Le seul moyen de rester viables dans le
marché intérieur où règne la "concurrence libre et non faussée" est alors de baisser les
impôts et de défaire les droits du travail conquis par nos pères pour les rendre plus
précaires. Cette logique d'harmonisation fiscale par le bas entraîne logiquement
une baisse générale du niveau de qualité des prestations publiques, en matière
d'éducation, de santé etc. Et cela entraîne aussi l'absence de politiques de
relance économique permettant de faire face au chômage.
Pour une constitution raisonnablement révisable
Ensuite une constitution comme n'importe quelle loi doit pouvoir être révisée en raison même
de la volonté du peuple (et non de ses seuls représentants qui dans la construction européenne récente
tendent à se juger seuls aptes de savoir quand un consensus est possible, quand est-ce qu'on élargit l'union
à d'autres pays, quelles traités peuvent être soumis ou non aux peuples etc.). Une procédure
de révision d'une constitution ne doit certes pas se faire à la légère, c'est pourquoi dans
la plupart des cas une majorité des deux tiers ou des trois quart des représentants du peuple
est requise. Mais cette constitution est déclarée
valable pour une durée illimitée et uniquement révisable à la double unanimité des Chefs d'Etats
et de leurs parlements avec une série de mesure visant à ralentir une telle démarche(art. IV-444 et 445).
Un tel fait est unique au monde et il nous garantit que cette constitution
ne bougera plus pour des décennies si nous l'acceptons. Comme en outre y sont contenus des choix
précis en matière économique et sociale, c'est offrir un chèque en blanc à une idéologie
pour des décennies, ce qui est évidemment contradictoire avec la démocratie.
Absence d'intérêt d'une constitution qui tend à nous faire retourner à l'état de nature
Ensuite, une loi constitutionnelle ou dérivée de cette constitution doit représenter
un gain véritable pour le peuple qui s'y soumet par rapport à l'état de nature où
chacun fait ce qu'il veut. Or la politique qui est mise en oeuvre par l'union européenne
depuis le Traité de Maastricht en 1992 et que l'on nous demande de constitutionnaliser
avec la partie III a essentiellement produit une concurrence généralisée entre les européens
produisant un chômage croissant dans les différents pays d'Europe soumis
au pacte de stabilité, la précarisation des conditions
de travail (augmentations du temps de travail, recul du pouvoir d'achat, droit du travail
systématiquement remis en cause), les délocalisations massives, la montée en puissance
des communautarismes comme seule réponse possible à la violence sociale etc.
Devant les échecs de cette politique le bon sens n'est certainement pas de la
constitutionnaliser.
Cette constitution est également en contradiction avec les autres principes mais la place
et le temps me manquent pour approfondir plus avant les choses. Le
site d'Etienne Chouard,
parmi tant d'autres permet de comprendre bien des choses en ce qui concerne ces questions et
sa page de liens est assez fournie pour trouver des réponses. Pour des analyses de politique économique d'un socialiste qui vote non, je conseille également le site de Jacques Généreux, professeur à Sciences Po et docteur en économie. Indiquons simplement que pour qui voudra bien chercher, il est facile de voir que cette constitution ne sépare pas clairement les pouvoirs, organise l'impuissance politique face à la puissance de la sphère économique, n'est pas applicable (ex. le dépassement des 3% par la France et l'Allemagne qui se sont pourtant fortement investies dans une politique de régression sociale) et est incohérente dans sa prétention même à établir une constitution.
Menace pour la paix et la sécurité
On notera pour finir que cette constitution est une menace pour la paix et la
sécurité dans la mesure où elle confirme et consolide la violence sociale qui se met
en place en Europe par cette politique depuis près de deux décennies. Le chômage de masse, le chantage aux délocalisations pour imposer aux salariés comme aux politiques des conditions de travail plus précaires, tout cela et bien d'autres choses créent
les conditions historiques d'une défiance de plus en plus grande des peuples vis-à-vis
de leurs représentants traditionnels et modérés. Aussi assistons nous partout en Europe à
une montée en puissance des extrémismes politiques, notamment de droite, qui a déjà été
la condition d'une guerre mondiale. L'idée que les peuples retiennent, c'est que l'Europe
est la responsable de l'impuissance des politiques à réaliser leurs aspirations, ils sont
alors portés à croire que c'est dans le nationalisme extrême qu'ils pourront
trouver une échappatoire à la situation actuelle.
Pour qu'une Europe authentiquement démocratique soit possible, pour porter un coup d'arrêt
à ces politiques qui aboutissent à la montée des nationalismes d'extrême droite et
les extrêmismes en général, il faut voter non à ce traité constitutionnel. Les sociaux
démocrates d'Europe favorables à ce traité, majoritaires dans les instances dirigeantes de leurs partis mais pas forcément à la base quand ils sont bien informés,
ont cru qu'en laissant l'union dériver vers un néolibéralisme sans frein réel, tout en recevant en échange quelques pseudo avancées démocratiques, l'Europe apparaîtrait comme
ingouvernable, rendant ainsi nécessaire, enfin, l'avénement d'un Etat fédéral européen,
véritablement démocratique. Or depuis Maastricht, rien n'a été dans ce sens. Il est
temps de s'apercevoir que la stratégie de l'engrenage vertueux des petits pas en avant
est complètement réfutée par les faits. Il est temps pour les forces sociales démocrates
de revenir à une prise en considération moins imaginaire des faits et s'affirment en tant
que force politique en face des néolibéraux plutôt que de rester tapis dans le bois.
Il faut pour cela que leurs partisans naturels leur montrent la voie. Il faut aussi que
ceux qui sont véritablement attachés à la démocratie, qu'elle soit de gauche ou de droite,
refusent de tomber dans ce piège. Il faut voter non.
Henrique Diaz
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Note
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1. Il faut distinguer le libéralisme politique et le libéralisme économique.
Le premier consiste à admettre qu’il n’est pas du ressort de l’Etat de tout
contrôler, que ce soit dans le domaine économique, le domaine social, éducatif,
la santé etc. Le contraire, c’est le dirigisme qui aboutit logiquement au
totalitarisme. Etre social démocrate, cela signifie penser que l’Etat ne peut pas
tout contrôler, qu’il faut dans une certaine mesure laisser les forces naturelles
s’exprimer et se développer. Mais cette autonomie doit rester relative, autrement
il n’y a plus de démocratie réelle, c’est-à-dire que le peuple ne décide plus de
rien. L’Etat doit donc s’employer à réguler ces rapports de force plutôt qu’à
les diriger. Cela a été le cas de la politique économique keynesienne mise en
place par Roosevelt aux U.S.A. puis après la guerre en Europe.
Le libéralisme économique en revanche prêche un idéal de désengagement de
l’Etat dans toutes les sphères autres que l’armée, la police et l’institution
judiciaire. C’est son objectif et alors qu’il avait disparu après la guerre de
39-45 et pour cause on s’était rendu compte à l’époque qu’il avait mené à cette
guerre, les politiques en Europe occidentale, de droite ou de gauche, étaient à
quelques nuances près sociales démocrates, avec une intervention keynesienne
sur l’économie notamment. Après la crise du pétrole de 74, le modèle keynesien
a largement été remis en cause et on a donc vu renaître le libéralisme en
matière de politique économique d’abord avec Tatcher puis avec Reagan. C’est
pour cela qu’on parle de néolibéralisme. En France, en revanche, de 81 à 83, il y a eu un
Parti Socialiste qui a mis en place une véritable politique de gauche qui n’était pourtant pas du tout dirigiste mais parfaitement keynesienne. Mais dans un monde de droite, acquis désormais au néolibéralisme, cette politique n’a pas pu être durable. La chute du mur de Berlin en 89 a
également accentué les difficultés de la gauche démocratique.