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La liberté en tant que nécessité

AnthropologieJoelWuillemin a écrit : "L’exposé qui suit et qui porte sur le thème donné par le titre débordera quelque peu la stricte définition que donne Spinoza de ces deux concepts : liberté et nécessité. Ce débordement est du avant tout à l’intérêt du sujet et à son amplification implicite. Traiter ce sujet tel qu’il est formulé impose immédiatement de se demander à quoi s’oppose une liberté nécessaire : à une liberté contingente ? à une liberté volontaire ? Alors l’opposition point trop simple « liberté – nécessité » devient une triade « nécessité – liberté – volonté » franchement plus complexe. L’autre raison qui fera que cet exposé dépassera les limites de son sujet c’est le choix délibéré de faire des tours et des détours, de présenter cette question sous d’autres éclairages qu’uniquement celui de la philosophie de Spinoza : éclairages parfois évidents : Descartes, les Stoïciens, parfois moins, notamment au cours d’une échappée… exotique !

Le plan de cet exposé est donc le suivant :

Ø Spinoza, sa vie, son œuvre, en insistant sur la place qu’y occupe la problématique de la liberté et montrer en quoi, même dans ce qu’il a de moins doctrinal, Spinoza est appelé plus que tout autre à traiter cette question.

Ø Puis le thème proprement dit sera analysé : comment était compris au XVIIème siècle ce qui nous semble à première lecture aujourd’hui un paradoxe ?

Ce sera alors une première échappée, linguistique celle-ci, pour aborder les difficultés de compréhension d’un texte traduit : jusqu’où peut aller le traducteur ?

Dans cette même partie il sera traité comment Spinoza pensait la liberté : dans la continuité de qui… en opposition à qui…

Ø La partie suivante est le cœur de l’exposé. Elle informe sur ce qu’il faut savoir de la pensée de Spinoza pour comprendre ce qu’il pouvait entendre par « la liberté en tant que nécessité ». Un premier paragraphe posera les principes de la doctrine de Spinoza dont celui central de monisme. Un second paragraphe traitera de la méthode ou plus exactement de l’absence de méthode de libération dans L’Éthique, son œuvre majeure.

Ø C’est alors le moment d’une échappée exotique, pour changer les perspectives et montrer l’universalité de cette forme de pensée. Ce sera un coup de projecteur sur un penseur au cheminement intellectuel assez semblable à celui de Spinoza : Sankarâchârya.

Ø Avant de conclure, une dernière partie sera consacrée aux questions que l’on voudrait poser à Spinoza. Un tableau des reproches classiques qu’on lui adresse sera dressé et des réponses rectificatrices mais subjectives seront données.

Ø Enfin la conclusion aura pour thème : « qu’est ce que ça me fait à moi (à lui, à elle, à vous…) ce que pense Spinoza de la liberté ? ». Tout ce qui aura été exposé ne présente en effet d’intérêt que si il offre un support à la réflexion de chacun sur cette question qui nous concerne tous.

2. Spinoza, sa vie, son œuvre

Spinoza, prénommé Bento par ses parents, connu comme Baruch, prénom qu’il changera en Benoît quand il se coupera de la communauté juive, est né le 24 novembre 1632, à Amsterdam.

Ses parents sont des commerçants aisés et honorables. Ce sont des Juifs marranes venus chercher la paix dans un pays d’accueil où comptent plus la fortune et la réputation que l’appartenance à telle ou telle religion. Chrétiens, Protestants et Juifs s’y côtoient. Les Juifs marranes sont ces Juifs sépharades d’Espagne et du Portugal qui pour échapper à l’Inquisition acceptèrent sous la menace leur conversion au christianisme. Chrétiens en public, ils restaient Juifs en privé et au fond de leur cœur. Partir pour les Pays-Bas c’était se donner le droit de renouer avec la foi juive, la Torah, la communauté.

En 1637, puisque de leur auteur il sera beaucoup question, c’est la publication du Discours de la Méthode.

En 1640, la mort de sa mère.

De 1639 à 1646 il suit une scolarité normale au sein de la communauté. Dire qu’il fut un élève brillant n’étonnera personne… Dire que la communauté juive d’Amsterdam avait les yeux sur lui (elle avait besoin d’intellectuels pour élever un peu le niveau jugé trop moyen et tiré vers le bas par les juifs ashkénazes plus sensibles à la foi et à la mystique qu’à la spéculation) expliquera la violence de la rupture entre Baruch et ses maîtres.

En avril 1647 survient un évènement qui s’avérera majeur : il assiste à la cérémonie de réintégration d’Uriel da Costa au sein de la communauté. Uriel da Costa chrétien d’origine juive, converti au judaïsme, excommunié pour hérésie (il s’insurge contre le formalisme rabbinique et prône une religion naturelle) a demandé ou a accepté sa réintégration. Le prix a payé en est élevé :

Ø Lire en public une confession, une soi-disant autocritique, en fait rédigée par les rabbins, humiliante et mensongère

Ø Être flagellé, recevoir trente-neuf coups de fouets à même la peau (car la tradition interdit d’en donner plus de quarante)

Ø S’étendre sur le sol devant la porte de la Synagogue et voir toute la communauté vous enjamber pour sortir.

Uriel da Costa que les Spinoza connaissaient subit le tout avec patience. Félicité de tous, il rentre chez lui, finit la rédaction de l’ouvrage qu’il avait en cours et se tire une balle dans la tête.

De 1646 à 1650 il se prépare au rabbinat et travaille avec son père dans le commerce familial.

A partir de 1652, il fréquente l’école de Frans van den Enden. Il y apprend le latin mais aussi la philosophie, les mathématiques, le hollandais, etc. Il y apprend surtout la libre pensée, la vie sociale où se mêlent chrétiens libéraux et francs libertins. Il y vit même sa seule histoire d’amour qu’on lui connaît avec la propre fille de van den Enden qui était répétitrice de latin.

1654, c’est la mort de son père. Il prend en charge l’entreprise familiale avec son beau-frère et il réussit assez bien dans cette voie.

1656 est une autre année charnière. Suspecté, puis dénoncé par une faction d’extrémistes (il y en avait déjà !), à cause de ses mauvaises fréquentations, de ses idées avancées, Spinoza est convoqué et interrogé par ceux qui furent ses maîtres. On essaye de le soudoyer pour qu’il s’impose d’éviter le scandale, on tente de le faire assassiner (il gardera sa vie durant son pourpoint troué d’un coup de couteau et sa devise deviendra « Caute » : méfie-toi), on lui inflige une excommunication temporaire. Rien n’y fait Spinoza traite tout cela avec la hauteur qu’on imagine. Le 27 juillet c’est l’excommunication définitive, le hechem. Voici quelques extraits de l’acte d’accusation « Avec le jugement des anges et des saints, nous excommunions, maudissons, et anathémisons Baruch d Espinoza... Qu’il soit maudit le jour et maudit la nuit. Qu’il soit maudit dans son sommeil et maudit éveillé… Que le Seigneur ne le pardonne pas… Nous vous avertissons que personne ne peut parler avec lui par la bouche et par l‘écriture, ni lui accorder des faveurs, ni être sous le même toit que lui, ni s’approcher de lui, ni lire aucun papier composé ou écrit par lui ». Quel angélisme ! Quelle sainteté !

Spinoza n’assiste même pas à son jugement.

Année charnière puisqu’il quitte Amsterdam, sa famille, les revenus assurés par le commerce. Il apprend la taille du verre, le polissage des lentilles de télescope et microscope et devient l’homme de son œuvre. Il vit en autosuffisance, dans un petit cercle d’amis, d’admirateurs. Il a aussi des correspondants en Allemagne, en Angleterre et ses lettres sont une autre lumière sur son œuvre.

De son vivant seuls deux de ses ouvrages seront publiés. En 1661 « Les principes de la philosophie de Descartes » ouvrage pédagogique à l’usage de ses proches où Spinoza fourbit ses armes anti-cartésiennes. Mais le pavé dans la mare, c’est le Traité Théologico-Politique qui paraît en 1670, sous un faux nom, par un faux éditeur, dans une fausse ville. Spinoza avait grand raison de se méfier, car ce livre va faire l’effet d’une bombe et ce n’est plus seulement les Juifs d’Amsterdam qui le voueront aux gémonies mais tout ce que l’Europe compte de forces politiques et dirigeantes, d’églises et de sectes… En deux mots. Pour le « T » de Théologique, le traité demande une critique philologique et historique des textes bibliques. Ce n’est pas une attaque frontale de type athéiste, mais une sérieuse mise en question des fondements de la religion qui passe par des questions du type « Moïse a-t-il vraiment écrit le Pentateuque ? Pour le « P » de Politique, Spinoza réclame la non subordination de l’État à une quelconque force religieuse. Tout cela au nom de la liberté.

En 1670, pour mémoire, et situer les grands courants les uns par rapport aux autres, c’est l’année de la publication des Pensées de Pascal (mort en 1662).

Spinoza quitte Voorsburg pour La Haye. Il vit solitaire « dans la quiétude d’âme, la joie et la gaîté » selon ses propres mots.

Cette vie de sage connaîtra cependant quelques soubresauts.

Jan de Witt, Grand Pensionnaire, donc détenteur du pouvoir exécutif était le chef du parti libéral. Il était opposé aux princes d’Orange, opposé à la transformation de la fonction de Staadhouter en pouvoir monarchique. Lui et son frère était des protecteurs discrets de Spinoza. Ils sont massacrés par la foule qui face à l’arrivée des Français en Hollande leur reproche d’avoir soldé l’armée. Spinoza écrit alors une diatribe violente et veut la placarder en ville. Il en est empêché par son logeur qui ainsi lui sauve la vie. Mais il n’est pas calviniste, et c’est un démocrate reconnu : sa situation devient difficile.

Malgré ceci, en 1673, il refuse la chaire de philosophie de l’université d’Heidelberg, uniquement pour préserver sa liberté de penser.

En 1675, il renonce à faire imprimer l’Éthique, ouvrage commencé en 1661. Non encore publié, l’Éthique a déjà un parfum de scandale et d’hérésie.

En 1676, longues visites de Leibniz qui prendra connaissance de l’Éthique.

Enfin le 21 février 1677, Spinoza meurt solitaire. En novembre, un don anonyme permet la publication posthume de toute son œuvre.

Pour finir cette biographie, voici un dernier évènement, assez peu connu, qui permettra de donner la mesure de la haine dont Spinoza était poursuivi et de quelle manière celle-ci a perduré.

Après la fondation de l’état d’Israël, Ben Gourion alors chef du gouvernement demanda aux hautes instances religieuses la révision du procès de Spinoza. Un nouveau procès eu bien lieu mais sa sentence fut la même que 250 ans plus tôt : l’excommunication.

Ces lignes ont-elles fait suffisamment sentir à quel point la liberté fut un pivot dans la vie de Spinoza ? Libération d’une éducation et d’une communauté étouffantes, fréquentation de libéraux, préférence marquée et avouée pour la démocratie, refus des honneurs pour préserver sa liberté de penser, etc. qui mieux que lui pouvait parler de la liberté et la vivre comme une nécessité ? Voilà ce en quoi Spinoza est admirable. Peu de philosophes furent plus libres et plus courageux que lui. Il se peut qu’aujourd’hui certains essayent, voire réussissent, à vivre de peu, retirés du monde, refusant aides, décorations, médiatisation lucrative et cependant créent dans de telles conditions une œuvre marquante. Difficilement imaginable de nos jours, quasiment impossible au XVIIème siècle. Les mots individualisme, autonomie, indépendance, personnalité n’avaient aucun sens. Tout se passait dans le cocon social. Il fallait être un homme d’exception pour y arriver. Qui d’autre que Spinoza a montré assez de force ? Pas Leibniz qui par froide lâcheté a nié avoir rencontré Spinoza… Pas Descartes qui entreprend de mettre toute connaissance à plat pour se replier frileusement sur des maximes dont la première fut : « d’obéir aux lois et aux coutumes de [son] pays , retenant constamment la religion en laquelle Dieu [lui] a fait la grâce d’être instruit dès [son] enfance » (Discours de la Méthode – partie 3)

En ce qui concerne l’œuvre de Spinoza, le Traité Théologico-Politique a été évoqué. Il y aussi :

Ø Le Court Traité, ouvrage pédagogique lui aussi pour qui voudrait s’adonner à la pratique de la morale et de la vraie philosophie.

Ø Le Traité de la Réforme de l’Entendement, inachevé, où Spinoza donne ce qu’on appellerait son projet de vie : « quelque chose enfin dont la découverte et l’acquisition me procurerait pour l’éternité la jouissance d’une joie suprême et incessante »

Ø Le Traité de l’Autorité Politique

Autant de livres qui annoncent l’Éthique et seront éclipsés cet ouvrage posthume. Tout le monde a lu, essayé de lire, a entendu parler de cette œuvre qui captive, effraie, rebute, subjugue, mais qui s’offre avec la même fraîcheur à chaque nouvelle lecture… et il faut le lire et le relire. Avoir essayé de démontrer l’indémontrable avec un appareil d’axiomes, postulats et définitions quelle folie ! Mais quelle folie salutaire !!

Si le but de l’Éthique avait été de donner une nouvelle preuve de l’existence de Dieu, un chapitre appelé « Dieu » en aurait été le dernier. Or, Dieu est le premier des sujets traités par l’Éthique. Car en toute logique Spinoza prend les choses logiquement : sont traités en premier et dans l’ordre, les thèmes qui sont originel que ce soit par la primauté ou par le primat.

L’Éthique compte donc cinq parties et s’ouvre sur une métaphysique, puis passant au créé, l’œuvre se poursuit par une partie traitant de l’Esprit (une ontologie), puis d’une troisième, sur la nature des affects (une psychologie). La quatrième partie « De la servitude » est comme une sociologie et la cinquième et dernière « De la Liberté » est à proprement parlé une Éthique. Le thème majeur du livre arrive bien en dernier et l’éthique qu’on nous présente n’a de sens que dans le droit fil de cette logique : « parce que » cette métaphysique, cette ontologie, etc. « alors » cette éthique.

3. Le thème : sens des mots et contexte

La liberté en tant que nécessité. Curieuse formule qui n’est pas, à ma connaissance, de Spinoza lui-même. Simple oxymoron, jeu de mots de lettrés ou véritable paradoxe fait pour susciter l’étonnement qui est, comme chacun sait, l’amorce de toute réflexion philosophique ?

Au premier degré c’est déjà le rapprochement de deux mots antinomiques : la liberté qui serait le droit de faire ce que l’on veut, quand on veut et la nécessité, une contrainte qui s’imposerait à nous de manière inéluctable. Mais l’entendons nous comme l’homme du XVIIème l’entendait ? Trop souvent nous confondons licence et liberté. A la question : « Qu’est ce que la liberté sexuelle ? » La jeunesse des années 60-70 répondait « Le droit de changer de partenaire aussi souvent qu’on en a envie ». Quelle erreur ! Peut-on être moins libre qu’en dépendant de nos pulsions, notre libido, nos hormones, de ce qu’il y a de plus animal en nous ? Cette liberté sexuelle était une prison sexuelle. Un comportement licencieux parle de licence pas de liberté.

Pour Spinoza, il n’y a pas d’ambiguïté c’est le mot latin liber qu’il utilise pas licencia…

Pour expulser immédiatement le problème de la traduction, voici une première échappée… linguistique. Il faut suivre le conseil de Pierre Macherey, auteur d’une colossale « Introduction à l’Éthique » en cinq volumes et lire l’Éthique si possible dans sa langue originale. Si on ne suit pas ce conseil voilà à quoi on s’expose :

Dans la proposition 29 de la partie 5, on peut lire « Quicquid mens sub specie aeternitatis intelligit »

Traduction de Bernard Pautrat : « Tout ce que l’Esprit comprend sous une espèce d’éternité »

Traduction de Charles Appuhn : « Tout ce que l’Âme connaît comme ayant une sorte d’éternité »

Traduction de Roger Caillois : « Tout ce que l’Esprit comprend sous l’espèce de l’éternité »

Que dit le Gaffiot ?

Mens, mentis : en aucun cas on peut le traduire par âme. Il s’agit de la faculté intellectuelle de l’esprit. Même « esprit » semble une traduction trop ouverte

Intelligo : discerner, démêler – en deuxième sens seulement : comprendre – jamais « connaître »

Sub : il a ici une valeur de sujétion et Gaffiot cite justement comme exemple « sub specie ». Sub rege se traduit sous le régime monarchique, sous un roi. « sub specie pacis » : sous l’apparence de la paix.

La traduction qui semblerait la plus « juste » devient : Tout ce que la faculté intellectuelle de l’esprit discerne comme étant sous le mode de l’éternité »

La plus approchante serait celle de Roger Caillois… La plus éloignée, celle d’Appuhn.

Cette phrase particulièrement retorse ne concerne qu’indirectement le thème de la liberté, mais c’est un exemple frappant.

Si le faux sens sur liberté était facile à éviter, celui sur nécessité l’est un peu moins. Le rappel des mots latins utilisés par Spinoza ne sera pas d’un grand secours : necessiarus : inévitable, inéluctable, nécessaire et coactus : contraint, non naturel. Pourquoi avoir rapprocher ces deux termes ? Parce qu’ils le sont en fait dans la définition 7 de la partie 1 : « Est dite libre la chose qui existe par la seule nécessité de sa nature, et se détermine par soi seule à agir ; est nécessaire, ou plutôt forcée, celle qu’autre chose détermine à exister et à opérer de façon précise et déterminée ». Ce qui s’oppose alors à la nécessité c’est la contingence, qui peut être ou ne pas être. Le thème se décline donc en « pourquoi la liberté n’est pas contingente, pourquoi elle ne peut pas indifféremment être ou n’être pas ». Une multitude de questions viennent à la suite de celles-ci : mais de la liberté de qui est-il question ? De la mienne ? Qu’elle est cette chose qui existe par sa seule nécessité ? Gilles Deleuze qui a consacré deux livres à Spinoza écrit : « Tout l’effort de l’Éthique est de rompre le lien traditionnel entre la liberté et la volonté »…

En ceci il se fait l’écho de Spinoza qui écrit dans la préface de la partie 5 parlant et se moquant même de Descartes : « Enfin je laisse de côté tout ce qu’il a affirmé de la liberté et de sa volonté, puisque j’ai surabondamment montré que c’était faux ».

Si l’opposition à la base entre Descartes et Spinoza est celle entre deux conceptions de la substance : celui-là en imaginant deux : l’Étendue et la Pensée, celui-ci, une seule, dont pensée et étendue ne sont plus que des attributs, cette divergence se confirme dans leur conception de la liberté, cohérente pour chacun d’eux avec sa propre métaphysique. Dans sa troisième réponse aux objections à ses Méditations, Descartes écrit : « Il n’y a personne qui […] ne ressente et n’expérimente que la volonté et la liberté ne sont qu’une et même chose, ou plutôt qu’il n’y a pas de différence entre ce qui est volontaire et ce qui est libre ». Spinoza « lui » répond : « Il n’y a dans l’âme aucune volonté absolue ou libre » (Proposition 48 partie 2).

Opposé à Descartes, Spinoza converge avec certains philosophes antiques. Aristote et les Stoïciens partageaient sur la question de la liberté points de vue et vocabulaire communs. Ils distinguaient deux volontés boulêsis et proairèsis. Si la boulêsis est la « simple » volonté, la proairèsis est la faculté qui juge toutes les autres facultés. Épictète dans Entretiens II (XXIII-6,15) l’appelle la volonté réfléchie. Que lit-on dans le Manuel d’Épictète au paragraphe IV : si on veut aller se baigner malgré les embarras que cela suppose il faut se dire : « Je veux me baigner et aussi garder ma volonté en accord avec la nature ». De quelle volonté Arrien, le rédacteur du Manuel nous parle ? De la proairèsis ! Et quelle méthode de fonctionnement préconise t-il ? L’accord avec la nature : « to omolougomenwV th jusei zhn ». Vivre en harmonie avec la nature est la fin suprême pour les Stoïciens. Que dit d’autre Spinoza ? Rien, et le paragraphe suivant est là pour expliquer pourquoi.

4. Du monisme et de la libération

« Deus sive Natura ». Dieu, autrement dit, la Nature. Voilà une phrase qui claque comme un slogan. En fait on ne trouve cette formule qui a fait la gloire ou la flétrissure de Spinoza, selon le point de vue de chacun, qu’une fois dans la préface de la partie 4 de l’Éthique. Pour la replacer dans son contexte, Spinoza y énonce que ce qui fait que Dieu, autrement dit la Nature, agit et ce qui fait qu’il existe sont une seule et même cause ou raison (les majuscules sont de l’auteur).

Note importante : quand Spinoza parle de Dieu, il faut toujours mentalement ajouter « autrement dit, la Nature » et ne pas s’imaginer qu’il soit en perdition dans une approche théologique.

Pour attester du monisme de Spinoza il y a aussi dans le scolie de la proposition 3 de la partie 3 : « L’Esprit […] en tant qu’on le considère comme une partie de la Nature… »

Enfin et surtout il y a l’unicité de la substance « A part Dieu, il ne peut y avoir ni se concevoir de substance ». Tout est expression de cette substance.

Spinoza est donc moniste. On peut lire ou entendre qu’il était panthéiste. Ce terme est tout à fait contestable qui induit « Tout est Dieu » ou bien « Dieu en tout ». Le terme moniste ne permet aucune approche religieuse et convient mieux à Spinoza : personne moins que lui aurait voulu se « relier ».

Au niveau des principes, tout découle de ce monisme. On remarquera qu’en prenant le problème dans ce sens, Spinoza respecte l’ « ordine geometrico » dont il se prévaut au frontispice de son ouvrage. Le point de départ est une cause, Dieu, est suivent des déductions. Étant substance unique, Dieu (autrement dit…) ne peut être influencé, contraint par rien, puisqu’il n’y a rien d’autre que lui. Il est donc libre par essence, libre nécessairement. Au plus haut degré, Dieu connaît la liberté en tant que nécessité. Or Dieu est cause de tout comme il est cause de lui-même (les scholastiques prétendaient qu’on ne pouvait pas dire que la façon dont Dieu était cause de lui-même était la même que celle dont il est cause de tout, c’est le principe d’équivocité que Spinoza rejette au nom d’une univocité). Spinoza dit « Les choses ont été créées par Dieu avec la suprême perfection » et dans la proposition 29 de la partie 1 : « Dans la nature des choses il n’y a rien de contingent mais tout y est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et opérer d’une manière précise » On peut donc conclure avec Gilles Deleuze : « tout est nécessaire par son essence ou par sa cause » CQFD. La liberté n’existe que sous le mode de la nécessité.

Se faire une autre idée de Dieu mène au contresens, que ce soit comme un législateur qui aurait pu choisir entre divers ensembles de lois, ou pire comme un tyran pouvant faire et défaire ce qu’il a fait. Il faut le répéter : Dieu ne conçoit pas de possible, ne crée pas de contingent.

Qu’est ce qu’une telle liberté ? C’est que l’effet découle, témoigne de sa cause. Si un effet donné dépendait d’autre chose que de sa cause et de la cause de son essence, il serait aliéné.

Une graine est mise en terre. Une tige en naît qui devient un arbrisseau, puis un bel arbre qui s’élance dans sa verticalité. C’est une chaîne de causes et d’effets. Chaque étape était nécessaire et la liberté de l’arbre s’exprime dans cette opportunité à ne répondre qu’à des nécessités… La terre est pauvre, la graine est à l’ombre prise entre deux pierres. Le vent ploie l’arbrisseau. L’arbre est alors tordu et malingre. Cet effet, cet arbre que nous voyons, a dépendu de tant de choses non nécessaires qui l’empêchèrent d’exprimer sa liberté d’arbre.

Quant à l’homme qu’en est-il ? Vivant de manière déraisonnable, sa pensée est faite d’idées inadéquates, c'est-à-dire dans le vocabulaire de Spinoza, d’idées tronquées dont on ne connaît pas les causes. Constatant l’effet, aveugle, l’homme le prend pour une cause et se croit libre. Deleuze dit que la conscience est le siège de deux illusions : celle psychologique de la liberté et celle théologique de la finalité.

Portrait d’un homme à la lumière de la liberté, selon Spinoza :

Proposition 18 partie 4 : « Si l’homme naissait libre ils ne formeraient aucun concept du bien et du mal ». Les conséquences de cette phrase et les positions de Spinoza sur la morale entraîneraient trop loin : cette proposition n’est là que pour montrer que pour Spinoza l’homme ne naît pas libre.

Dans la démonstration de cette proposition, il précise : « qui naît libre et demeure libre n’a que des idées adéquates »

Ce sont comme les prémisses d’un syllogisme… on serait tenté de continuer par « or l’homme n’a pas d’idées adéquates, donc… » ? En a-t-il toujours été de même ? En parlant d’Adam et des animaux, il dit « il commença à imiter leurs affects et à laisser échapper sa liberté ».

Des portes s’entrouvrent cependant. Proposition 44 de la partie 2 : «Il n’est pas dans la nature de la Raison de contempler les choses comme contingente, mais comme nécessaire ». Qui suit les lois de la raison a donc des chances de comprendre la nécessité de toute chose et que la liberté ne s’épanouit que dans ce cadre, le cadre du réel. Et il insiste (démonstration de la proposition 47 de la partie 4) : « L’homme libre c'est-à-dire qui vit sous la seule dictée de la raison n’est pas conduit par la crainte de la mort ». Comme précédemment à propos du bien t du mal, développer l’absence de crainte de la mort emmènerait trop loin. Et enfin, et surtout : « L’Esprit humain a la connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu ». C’est le véritable sésame de la connaissance, de la prise de conscience de ce qu’est la nécessité car si on connaît l’essence de Dieu, on sait que tout en lui et par lui est nécessité. On détient la cause première : le reste est effets et conséquences.

Qu’est ce donc qu’un homme libre ? C’est un être humain qui vit sous la dictée de la raison, qui a des idées adéquates, qui est au-delà du bien et du mal, qui ne craint pas la mort… Qui ne souhaiterait pas être libre ou au moins savoir comment on le devient ?

Que dit Spinoza sur la méthode de libération ? Comment passe t’on de la quatrième (« De la servitude ») à la cinquième partie (« De la Puissance de l’Intellect autrement dit de la Liberté humaine ») ? Il n’y a pas de voie tracée, ni même indiquée pour passer d’un état à l’autre. Cet état de chose laisse le lecteur perplexe et quelque peu sur sa faim. Quand on lit le Manuel d’Épictète, par exemple, on apprécie le tutoiement de l’auteur qui nous incite personnellement à agir, à entreprendre, à comprendre… On se sent guidé. Rien de tel dans l’Éthique. Simplement un double constat : voilà ce qu’est un homme commun : il se croit libre et il croit sa volonté toute puissante et voilà ce qu’est un homme libre : il vit sous la conduite de la Raison. Et Spinoza le dit lui-même : « Quant à savoir comment et par quelle voie il faut parfaire l’intellect […] cela n’appartient pas à notre propos » (Préface de la partie 5).

Et puis un jour on comprend : il n’y a pas de libération de l’homme parce que l’homme est fondamentalement libre.

Dieu est libre et ne crée rien de contingent ou de possible. Il est cause de lui-même comme de toute chose. Tout est nécessaire et tout prend place dans cette nécessité qui en devient le seul mode de la réalité. Nous sommes libres quand nous sortons de l’illusion que nous ne le sommes pas. Nous sommes libre quand nos yeux sont ouverts. Je citerai Charles Ramond, l’auteur d’un « Vocabulaire de Spinoza » : « La liberté étant nécessité intérieure et la contrainte nécessité extérieure, il ne s’agira donc pas d’échapper à la nécessité (contresens courant sur la liberté) mais conformément à un schéma assez classique de la sagesse, de s’accorder avec elle »

Après la description de l’homme libre selon Spinoza, la question « comment se libère t’on ? » se posait dans toute son urgence. Une exclamation demeure tout aussi inévitable : « quel homme ! » qui se métamorphose en question : « quel homme ? », sous entendu remplirait un tel programme. Ignorer le bien et le mal, ne pas craindre la mort, ce sont là des termes pour décrire une sorte de héros, de surhomme. Ceci signifie t’il que nous n’y arriverons pas ? Non, ceci signifie que le travail sur l’illusion et la désillusion, le renoncement à notre prétendu libre-arbitre, à notre confiance mal placée dans la finalité du monde sont des sommets de l’esprit humain. Sur ces sommets l’air est rare et l’être humain tout autant. Mais plutôt que de surhomme, il serait opportun de parler d’un autre être étrange : étranger à notre civilisation, voire étranger à l’espèce commune dont nous sommes, il fréquente, lui, ces sommets. Il s’agit du « libéré vivant » soit dans en sanskrit, puisqu’il est un pur produit de la civilisation indienne : un jivanmukta. Ce sera notre deuxième échappée… exotique, comme promis.

Préalable nécessaire : il n’est pas question de prétendre ni même d’imaginer aucune filiation entre Spinoza et la pensée indienne. Pas d’influence, pas de voyage mystérieux, pas de manuscrit rarissime remis par un cavalier romanesque… Rien, sinon deux hommes : Spinoza et Sankarâchârya, que dix siècles et des milliers de kilomètres séparent, partant des mêmes principes, des mêmes postulats, poursuivant une logique claire et rigoureuse, ne reculant devant aucune conséquence, sont arrivés aux mêmes conclusions, sur ce que sont le liberté et la libération.

Sankarâ ou Sankarâchârya, « celui qui fait l’apaisement » est un philosophe indien né vers l’an 700 de notre ère à Kâladi dans le sud de l’Inde. La ferveur populaire indienne a fait de sa vie un conte. On n’en retiendra donc que quelques traits : commentateur fécond des Védas (textes sacrés révélés aux premiers sages, fondement de la religion hindou dans ses aspects mythes, rites et dévotion), marcheur infatigable, défenseur de ses propres idées, fondateur de monastère

Sankarâchârya est le représentant le plus connu d’un courant philosophique appelé advaïta (étymologiquement « non deux »). Il s’agit donc d’un non dualisme absolu et radical selon lequel il n’existe qu’une Réalité suprême et homogène appelée Brahman. Le but de la vie est d’éliminer les préjugés pour accéder à un état de conscience où le soi individuel se résorbe dans la Réalité infinie.

Un même point de départ : une substance unique et l’affirmation que tout ce qui est, est en Dieu (proposition 15 de la partie 1) chez Spinoza. Le Brahman et la formule affirmative tat twam asi (tu es cela) chez Sankarâchârya

Une conséquence directe sur ce qu’est l’homme. Pour ce que Sankarâchârya résume dans la formule Sat Chit Ananda (Être Connaissance Béatitude), Spinoza use de deux ou trois propositions « Tout ce qui est, est en Dieu », « L’Esprit humain à la connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu » (proposition 47 partie 2) et en ce qui concerne le terme ananda : « J’y trouverai donc la puissance de la raison […] et ensuite ce qu’est la Liberté de l’Esprit ou Béatitude »

Enfin que conseillent ces deux maîtres de sagesse pour recouvrer cette liberté ?

Sankarâchârya a dit : « Le soi est une réalité constamment présente mais l’ignorance le transforme en un but à atteindre. Quand l’ignorance est détruite le soi apparaît comme n’ayant jamais été absent, tel le collier que l’on porte au cou et que l’on croit avoir perdu » et encore « La connaissance obtenu par l’intuition de la réalité essentielle dissout instantanément la notion erronée du moi et du mien (comme étant cette réalité) de même que le lever du jour vient en aide au promeneur égaré dans la nuit. » En écho si Spinoza a écrit : « Outre ces deux genres de connaissance, il y en a, comme je le montrerai dans la suite, encore un troisième, que nous appellerons science intuitive » (scolie 2 de la proposition 40 partie 2), il demeure plus secret sur les moyens de la libération que le maître indien.

Cette plongée, cette dissolution dirons certains, dans une pensée orientale peut rebuter mais elle concrétise l'universalité de ce mode de conception du monde : le monisme.

5. REPROCHES COURANTS FAITS À SPINOZA

Dans sa conception de la liberté humaine, les questions embarrassantes que l'on aimerait poser à Spinoza seraient les suivantes :

Ø Qu'est ce que l'homme sans son libre-arbitre ?
Ø Tout cela n'est ce pas un simple fatalisme ? (Imputé aussi à la pensée orientale, par ceux qui la connaissent mal)
Ø Qui peut être libéré s'il n'est pas déterminé à la faire ?

La première est la plus facile à traiter : penser jouir de son libre-arbitre c'est vivre dans une illusion douce, sinon valorisante. Nous sommes ici à cet instant et ce phénomène nous place à la croisée de trois axes : le temps, l'espace et la causalité (une chaîne de causes et d'effets complexe). Si l'on décidait de se lever et quitter ce lieu on se lèverait et on partirait objet d'une autre causalité. Je veux ce que je veux, certes, mais j'ignore pourquoi je le veux et je trouverai de bonnes raisons pour l'avoir voulu… après ! Attention à cette interprétation qui, il y a dix ans n'était que de principe, et qui aujourd'hui grâce aux avancées des neurosciences devient une vérité expérimentale : nous agissons avant de le décider de manière cérébrale… alors : qui décide ?

Spinoza philosophe fataliste ? Le parallèle avec Sankarâchârya a peut être enfoncé le clou. On trouve ce reproche formulé de la manière suivante chez Ferdinand Alquié (philosophe français né en 1906) qui dans sa préface à la Critique de la Raison Pratique écrit : " les morales d'acceptation nous paraîtront toujours des morales de la démission : cela se voit déjà chez Spinoza, où le progrès moral substitue en nous la joie à la tristesse, mais ne change rien au monde et à nos actions ". Ce n'et pas contre la liberté d'action que Spinoza s'insurge mais contre l'illusion que cette liberté est le fruit de notre seule volonté, car pour lui cet aveuglement est source de souffrance (" tristesse " serait plus propre à son vocabulaire. Je veux me lever, je vais me lever, je me lève. Personne ne peut faire que je ne l'ai pas voulu, que je ne le veuille pas et en démocratie personne ne m'empêchera en fait de me lever. Il y a illusion si je crois que c'est par une libre volonté que je me lève alors que cette volonté indéniable et efficiente est le point focal d'une multitude de causes et d'effets et dont cet évènement minuscule : " je me lève " est momentanément le dernier… momentanément, car bientôt il deviendra la cause à son tour d'effets proprement inattendus et inéluctables. C'est l'enchevêtrement des causes et des effets, compliqué, au sens étymologique qui nous donne l'illusion de la liberté. Qui est sensible à ce que le monde scientifique appelle la théorie du chaos et que l'on formule de manière trivial par " le battement d'aile 'un papillon à Pékin détermine une tempête sur les États-unis " parle t'il de fatalisme, non, il parle d'horizon prédictif indéterminé. Cette comparaison donne bien l'image de la complexité du réseau de causes et d'effets, de l'ignorance où nous sommes à l'état commun de son maillage. Elle bat en brèche l'idée d'un Spinoza fataliste.

Pour sentir ce qu'est la libre nécessité il faut simplement ouvrir les yeux. Est-on conditionné à le faire ? Spinoza se limite à dire que c'est notre intérêt. Comprendre ce mécanisme universel (toute la nature y est soumise), sous-jacent, permet de ne pas s'y heurter de front. C'est le thème de la conclusion " Qu'est ce que ça me fait à moi ? ". Le déterminisme est-il total ? Non : qu'importe si je tourne à droite ou à gauche, la face du monde n'en sera pas changée. Ce qu'il faut, c'est que je sente le peu qu'il y a de moi dans cet acte que j'accomplis.

Le fatalisme, ce que les Scholastiques appelaient " l'argument paresseux ", et qui consiste à dire : " ne faisons rien puisque tout ce que nous allons faire est déterminé et doit se faire " n'est pas la philosophie de Spinoza. Lui, Spinoza, nous parle d'un homme qui las de ses souffrances (affects, passions) cherche à s'en libérer, d'un homme qui peut accéder à divers niveaux de connaissance, d'un homme qui persiste dans son être (expression qui lui est propre), d'un homme qui peut être le meilleur ami de l'homme. Être ici et maintenant (un " singulier ", donc) est le résultat d'un macro-déterminisme. Nos agitations, nos trémulations, nos bavardages qui suivent les lois de la Nature ou en tout cas ne les perturbent pas, ne sont pas des micro-déterminations, mais notre micro-liberté dans ce cadre légal. Typiquement ni l'homme, ni Dieu ne sont tenus de faire des miracles. L'amplitude de notre liberté est celle de la Nature : l'espace est vaste, non ?

6. CONCLUSION : QU'EST CE QUE ÇA ME FAIT A MOI CE QUE SPINOZA PENSE DE LA LIBERTE ?

" L'esprit en tant qu'il comprend toutes les choses comme nécessaires a en cela plus de puissance sur les affects, autrement dit, en pâtit moins " (Proposition 6 partie 5)

Voilà ce que ça nous fait ! Spinoza nous demande de comprendre, d'appliquer notre intelligence, notre entendement et c'est ce qu'il faut s'efforcer de faire notre vie durant.

Il faut s'efforcer de comprendre que toute chose est nécessaire, qu'elle soit matérielle ou de l'ordre de l'esprit, que toute chose est provoquée par un faisceau de causes qui ne pouvaient avoir que cette conséquence, que ce effet. Et que gagne t'on à ce petit jeu ? Un peu plus de puissance sur nos affects. Autrement dit la capacité accrue de ne pas nous laisser enfermer dans des émotions négatives, et sans valeur positive : tout ce qui arrive était inévitable et tout était en place pour que cela arrive. Sommes-nous une des causes principales (efficientes) alors il nous reste à assumer. Ne le sommes-nous pas ? Alors pourquoi sombrer dans les états d'âme et la confusion ? Spinoza ne nous vend pas la puissance totale sur nos affects mais plus modestement un peu plus de puissance. Une puissance totale serait la fin des affects : est-ce possible ? Est-ce souhaitable ? Plus de puissance sur les affects veut dire en pâtir moins, vivre une vie avec moins de souffrance, une vie avec des émotions sous contrôle, autant que faire se peut. N'allons pas jusqu'au Stoïcisme (" Mon enfant n'est pas mort : il m'a été repris " disent-ils !). Spinoza n'était pas stoïcien. Il voulait délivrer un message, proposer une conduite de vie (une éthique, donc) dont l'objet reconnu était la béatitude, car écrivait-il : " La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même "

En y réfléchissant mais en dépassant sans doute la lettre de l'Éthique, Spinoza ne nous indique t'il pas, ce qu'est cette micro-liberté évoquée ci-dessus. " Micro " elle l'est peut être aux yeux du licencieux, mais aux yeux de qui veut suivre un chemin de sagesse conduisant au bonheur, sinon à la béatitude, cette liberté n'est elle pas celle du choix de toutes une vie ? Tout choix qui m'est donné ne revient-il pas à cet archétype : est-ce que je le fais pour moi, parce que c'est bon pour moi ou est-ce que je le fais parce qu'il m'est imposé de le faire ? Parce que c'est bien, dans l'absolu ? C'est le choix entre l'éthique et la morale. C'est le choix entre Spinoza et Kant. Spinoza n'aurait sans doute pas dénoncé le partisan qu'il aurait abrité chez lui, au nom d'une maxime voulue universelle. Et nous que ferions nous ?

Enfin, ce que la conception du triptyque volonté-liberté-nécessité nous apporte aussi c'est la possibilité de se dire : " si je ne suis pas tout à fait libre de vouloir ce que je veux, alors l'autre ne l'est pas non plus " et il semble que ce soit le premier pas vers la tolérance. La tolérance ne dispense pas les sociétés de faire des lois pour protéger ses membres, mais elle nous dispense de stigmatiser l'autre comme usant mal d'une liberté qu'il n'a pas plus en partage que nous-même.

BIBLIOGRAPHIE

L'Éthique de Spinoza - traduction de Bernard Pautrat (édition bilingue) - Éditions Folio -
Hymnes et chants védantiques de Sankarâchârya - traduction René Allar - Éditions Orientales
Le vocabulaire de Spinoza de Charles Ramond - Éditions Ellipse
Introduction à l'Éthique de Spinoza de Pierre Macherey (5 volumes : un par partie de l'Éthique !) - Éditions PUF
Spinoza et le problème de l'expression de Gilles Deleuze - Éditions de Minuit
Spinoza philosophie pratique de Gilles Deleuze - Éditions de Minuit
Spinoza d'Alain - Éditions Gallimard
La quadruple racine de la raison suffisante d'Arthur Schopenhauer - Éditions J. Vrin

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