Des propos datés ?
Dans l'histoire de la philosophie, les philosophes n'ont pas ménagé
les femmes. Spinoza échappe-t-il à la règle ?
Madeleine Francès, avec sa traduction du TTP conclut à partir
d'une citation du chap. 13 à l'antiféminisme de Spinoza (n. 1
de la page 800, Pléïade) : ''Hommes, femmes, enfants ont une égale
aptitude à obéir, mais non à pratiquer la sagesse".
M. Francès déduit de cette phrase que pour Spinoza, femmes et
enfants sont inférieures à l'homme. Alors que le contexte montre
bien pourtant que la proposition s'applique indistinctement à tous, hommes
comme femmes, comme enfants. Tous les hommes n'ont pas la même capacité
à pratiquer la sagesse, les femmes et les enfants de même.
Madeleine Francès lit dans la philosophie de l'Ethique que 'femmes
et enfants sont livrés à des instincts aveugles' mais Spinoza
en dit de même des hommes. Ensuite elle croit voir que femmes et enfants
'ignorent la vie intellectuelle et morale', je ne sais pas où elle a
vu cela. Ce serait contradictoire avec E4 Appendice XX : "Quant au mariage,
il est certain qu'il est d'accord avec la raison, à condition que le
désir d'unir les corps ne vienne pas seulement de la forme, mais qu'il
soit accompagné du désir d'avoir des enfants et de les élever
dans la sagesse. J'ajoute encore cette condition, que l'amour de l'homme et
de la femme ait sa cause principale, non dans la forme, mais dans la liberté
de l'âme." Comment la femme pourrait-elle participer à l'éducation
des enfants dans la ''sagesse'' si elle-même n'avait pas la moindre sagesse
? Comment pourrait-elle apprécier la liberté de l'homme si elle
ne participait pas elle-même à cette liberté ?
Sur les jugements généraux que bien des philosophes se sont plus
à formuler sur les femmes, Spinoza ne peut que les rapporter à
des idées inadéquates dans son Ethique, cf. E5P10S
: ''De même encore celui qui a été mal reçu par sa
maîtresse n'a plus l'âme remplie que de l'inconstance des femmes,
de leurs trahisons et de tous les défauts qu'on ne cesse de leur imputer
; mais revient-il chez sa maîtresse et en est-il bien reçu, tout
cela est oublié.'' Cela n'est pas sans faire penser à E3P46
où Spinoza montre le mécanisme d'association inadéquate
d'idées par lequel fonctionne le racisme. Ce qu'il dit à propos
du ''groupe social'' ou de la ''nation'' peut tout aussi bien s'appliquer au
sexe.
Mais venons en au Traité Politique qui contient les propositions
les plus négatives au sujet des femmes. Il faut d'abord se remémorer
qu'en ce Traité, Spinoza se donne pour but de penser à quelles
conditions un régime politique peut être stable. Pour cela, le
principal obstacle à surmonter est selon lui la tentation de fonder un
tel régime sur la base d'une représentation idéale de la
nature humaine, qui n'est que chimère et Utopie et donc inappliquable
(TP I, 1). Le philosophe entend alors se fonder uniquement sur l'expérience
pour ce qui est de trouver les moyens les plus efficaces de tenir la multitude
''en bride'' (TP I, 3), en d'autres termes pour qu'une paix et une sécurité
réelles (et non simplement apparente comme dans certains régimes
dictatoriaux : TP V, 4) perdurent. Bien que Spinoza s'efforce de cette façon
de rester aussi impartial dans le domaine politique que dans le domaine mathématique
(TP I,4), l'empirisme sur lequel il fonde son étude du politique risque
fort l'amener à des généralisations abusives.
En effet, dans le paragraphe 4 du chapitre XI sur la démocratie, Spinoza
se propose de montrer pourquoi les femmes doivent être exclues de tout
gouvernement sur la base des ''leçons de l'expérience''. Or l'expérience
de Spinoza, au XVII° siècle, c'est que jamais les hommes et les femmes
n'ont partagé le pouvoir politique de façon paisible. Dans les
Etats qui ont connu de longues périodes de paix, les femmes sont dominées.
Si l'on prête foi à la légende des Amazones, elles régnèrent
également à l'exclusion des hommes, mais ne pouvant le faire qu'en
tuant les mâles à la naissance. On trouve là sous la plume
de Spinoza une phrase malheureuse : "Si les femmes étaient, de par
la nature, les égales des hommes, si, en force de caractère et
intelligence (constituants essentiels de la puissance, et par conséquent,
du droit des humains) les femmes se distinguaient au même degré
que les hommes, l'expérience politique le proclamerait bien !".
L'expérience ici sert de preuve alors qu'elle n'est pas ce qui rend nécessaire
l'idée d'une infériorité féminine mais plutôt
sa conséquence : à partir du moment où elles sont élevées
dans le préjugé général de leur infériorité
intellectuelle et morale, il est logique qu'elles soient mises à l'écart
des fonctions politiques. Mais cela ne prouve en aucun cas que bénéficiant
d'une éducation égale à celle des hommes, les femmes ne
pourraient pas se révéler aussi valables, voire parfois supérieures
aux hommes en intelligence et en force de caractère. Spinoza envisage
la possibilité d'un Etat où "les femmes gouverneraient les
hommes et les feraient éduquer, de telle manière que leur intelligence
ne se développât point" mais il ne semble pas lui venir à
l'esprit qu'il peut en être de même en ce qui concerne l'éducation
des femmes à son époque.
L'idée de Spinoza est que s'il était possible que les femmes
se révèlent égales aux hommes, l'expérience aurait
déjà révélé des cas d'égalité
entre hommes et femmes sur le plan politique. Ce que néglige ici Spinoza,
ce sont certains principes de sa philosophie même : la connaissance par
expérience dont il parle ici est vague et relève du premier genre
de connaissance, inadéquat et partiel. Il peut donc y avoir eu avant
le XVII° s. des cas où les femmes ont été éduquées
dans l'égalité avec les hommes. Un cas semble négligé
: le statut des femmes dans la cité de Spartes au VIII° siècle
av. J.-C.. Selon la constitution de Lycurgue, les femmes étaient associées
au service de l'Etat. Elles étaient élevées aussi durement
que les hommes, entraînées au combat et éduquées
comme eux. En outre, "nul ne sait ce que peut le corps" ou selon une
autre traduction "personne n'a déterminé ce dont le corps
est capable" (E3P2S) : l'éxpérience
ici n'est pas d'un secours définitif. En effet les corps sont si complexes
qu'on ne peut de façon définitive se prononcer sur ce qu'ils peuvent
faire et ne peuvent pas faire. S'il en est ainsi du corps individuel, a fortiori
en est-il du corps politique, composé d'une multitude de corps humains.
Après s'être appuyé sur l'expérience, Spinoza propose
de comprendre les raisons de cette supposée inégalité des
femmes par rapport aux hommes sur le plan politique : "les hommes, on le
sait, n'aiment le plus souvent les femmes que d'un désir sensuel ; ils
n'apprécient leur intelligence et leur sagesse, qu'autant qu'elles sont
belles. D'autre part, les hommes supportent très mal que les femmes qu'ils
aiment accordent la moindre marque d'intérêt à d'autres
hommes ; et ainsi de suite... Dès lors, nous voyons sans peine que, si
les hommes et les femmes assumaient ensemble l'autorité politique, la
paix aurait beaucoup à souffrir de cette probabilité permanente
de conflits". Si donc l'expérience, au temps de Spinoza, n'a jamais
montré de cas d'égalité politique entre les sexes, ce qu'on
voit sans peine, c'est que c'est à cause des hommes et de leur aveuglement
sur les femmes.
Mais quand bien même on considèrerait cet aveuglement
comme indépassable par les hommes, il est bien noté que la préférence
pour les belles femmes n'empêche pas de considérer également
leur intelligence et leur sagesse pour ce qui serait de leur confier des fonctions
politiques. En outre, puisque nous sommes dans le chapitre sur la démocratie,
confier la souverainté politique à tout le peuple, y compris les
femmes, permet naturellement de contre balancer une éventuelle stupidité
des hommes à ne choisir pour les représenter que de ravissantes
idiotes.
En ce qui concerne la jalousie, je vois mal exactement de quoi Spinoza
veut parler. S'agit-il de la jalousie que pourraient avoir entre eux les hommes
politiques au sujet d'éventuelles femmes politiques ? Mais que des femmes
accèdent à des fonctions politiques n'implique pas qu'elles soient
forcément mariées à d'autres hommes politiques. Et quand
bien même, pour que cela soit une véritable cause de discorde systématique,
il faudrait que les hommes soient stupides au point de ne pouvoir contrôler
aucun penchant à la vue d'une femme. Or si tel était le cas, ce
n'est pas interdire aux femmes les fonctions politiques qui serait nécessaire,
mais leur interdire purement et simplement de jamais se montrer aux hommes.
Comme des sociétés où le voile pour les femmes n'est pas
obligatoire peuvent subsister, même au temps de Spinoza, notamment grâce
à des lois et à une force civile qui les font respecter, il n'y
a aucune raison sérieuse d'interdire aux femmes les fonctions politiques.
Je dirai pour conclure qu'en ce qui concerne les femmes, Spinoza a fait preuve
de précipitation dans le jugement, peut-être une des seules fois
dans sa philosophie. En leur refusant l'égalité politique avec
les hommes, il n'a pas à mon sens cédé particulièrement
aux préjugés de son temps sur les femmes. Mais, dans son souci
d'efficacité pratique, il a négligé que l'expérience
ne permettait pas de conclure à quoi que ce soit définitivement.
Henrique Diaz