Spinoza et Nous - Philosophie de l'affirmation Documents


La liberté

Auteur : admin

1 Le préjugé du libre arbitre


Vraie et fausse liberté


J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu'il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu'il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité.

Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l'impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l'impulsion d'une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l'entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu'il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d'une certaine manière déterminée.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent.

Lettre 58 à Schuller, trad. Appuhn, Paris,
Éd. Garnier-Flammarion, 1955, tome 4, pp. 303-304


Origine et devenir du préjugé du libre arbitre


Tous les hommes naissent dans l'ignorance des causes, et un appétit universel dont ils ont conscience les porte à rechercher ce qui leur est utile.

La première conséquence de cela, c'est que les hommes croient être libres, parce qu'ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs, et ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir, puisqu'ils les ignorent.

Il en résulte, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d'une fin : leur utilité propre, objet naturel de leur désir. Il en résulte qu'ils ne demandent jamais à connaître que les causes finales de toute les actions possibles. Dès qu'ils les connaissent, ils trouvent le repos, n'ayant plus dans l'esprit aucun motif d'incertitude. S'il arrive qu'ils ne puissent acquérir cette connaissance par autrui, il ne leur reste plus qu'à se retourner vers eux-mêmes, et à réfléchir aux fins dont la poursuite les détermine d'ordinaire à des actions semblables ; et de cette façon il est nécessaire qu'ils jugent du caractère des autres par leur propre caractère. Comme en outre, ils trouvent hors d'eux et en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d'un grand secours pour se procurer des choses utiles, par exemple des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des végétaux et des animaux pour se nourrir, le soleil pour s'éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils ne considèrent plus tous les êtres de la nature que comme des moyens à leur usage. Sachant bien d'ailleurs qu'ils ont trouvé, mais non inventé ces moyens, is y ont vu une raison de croire qu'il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur.


Une fois qu'ils ont considéré les choses comme des moyens, ils n'ont pu croire, en effet, qu'elles se fussent faites elles-mêmes, mais ils ont dû conclure qu'il y a un ou plusieurs maîtres de la nature, doués de liberté, comme l'homme, qui ont pris soin de toutes choses en faveur de l'humanité et ont tout fait pour son usage. Et c'est ainsi que n'ayant rien pu apprendre sur le caractère de ces puissances, puisqu'on ne leur en avait jamais rien dit, ils en ont jugé par leur propre caractère. Ils ont ainsi été amenés à croire que si les dieux règlent tout pour l'usage des hommes, c'est afin de se les attacher et d'en recevoir les plus grands honneurs. Chacun dès lors a inventé, suivant son caractère, des moyens divers d'honorer Dieu, afin d'obtenir que Dieu l'aime plus que es autres, et fasse servir la nature entière à la satisfaction de ses aveugles désirs et de son insatiable avidité. Voilà donc comment ce préjugé s'est tourné en superstition et a jeté de profondes racines dans les mentalités, et c'est ce qui a produit cette tendance universelle à concevoir des causes finales de toutes choses et à les expliquer. Mais tous ces efforts pour montrer que la nature ne fait rien en vain, c'est-à-dire rien d'inutile aux hommes, n'ont rien montré si ce n'est que la nature et les dieux délirent tout autant que les hommes.

Ethique I, Appendice.




2 Volonté et liberté

Volonté et liberté


Critique de la notion de "faculté".


Ethique II, PROPOSITION XLVIII


Il n'y a aucune volonté absolue ou libre dans la mentalité ; mais la mentalité est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause, qui est elle-même déterminée par une autre, et celle-ci encore par une autre, et ainsi à l'infini.

Démonstration : La mentalité est un mode précis et déterminé de la pensée (par la Propos. 11, partie 2), et en conséquence (par le Corollaire 2 de la Propos. 17, partie 1) elle ne peut être une cause libre, ou en d'autres termes posséder la faculté absolue de vouloir ou de ne pas vouloir ; mais elle est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui elle-même est déterminée par une autre, et celle-ci encore par une autre, etc. C. Q. F. D.

Scholie : On peut démontrer de la même manière qu'il n'y a dans la mentalité humaine aucune faculté absolue de comprendre, de désirer, d'aimer, etc. D'où il suit que ces facultés et toutes celles du même genre, ou bien, sont purement fictives, ou ne représentent autre chose que des êtres métaphysiques, autrement dit des universaux que nous formons habituellement à partir des choses particulières. L'entendement et la volonté ont avec telle ou telle idée, telle ou telle volition, le même rapport que la pierréité avec telle ou telle pierre, l'homme avec Pierre ou Paul. D'autre part, nous avons expliqué dans l'appendice de la première partie pourquoi les hommes pensent qu'ils sont libres.

Il convient de remarquer avant de poursuivre que j'entends ici par volonté la faculté d'affirmer et de nier, et non le désir ; j'entends la faculté par laquelle la mentalité affirme ou nie ce qui est vrai ou ce qui est faux et non le désir par lequel la mentalité se porte vers les choses ou a de l'aversion pour elles.

Or comme nous avons démontré que ces facultés sont des notions universelles qui ne se distinguent pas des choses singulières par lesquelles nous les formons, la question est maintenant de savoir si les volitions elles-mêmes ont quelque indépendance à l'égard des idées que nous avons des choses. La question, dis-je, est de savoir s'il y a dans la mentalité une autre affirmation ou une autre négation en dehors de celle que l'idée enveloppe en tant qu'idée ; et sur ce point, voyez la proposition suivante ainsi que la Déf. 3, partie 2, afin de ne pas prendre la pensée pour une sorte de peinture des choses. Car je n'entends point par idée les images qui se forment dans le fond de l'œil ou, si l'on veut, au centre du cerveau, mais les concepts de la pensée.


PROPOSITION XLIX


Il n'y a dans la mentalité aucune autre volition, c'est-à-dire aucune autre affirmation ou négation, que celle qu'enveloppe l'idée, en tant qu'idée.

Démonstration : Il n'y a dans la mentalité aucune faculté absolue de vouloir ou de ne pas vouloir, mais seulement des volitions particulières, comme telle ou telle affirmation, telle ou telle négation (par la Propos. précéd.). Supposons donc une volition singulière, par exemple, ce mode de la pensée par lequel l'âme affirme que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Cette affirmation enveloppe le concept ou l'idée du triangle, c'est-à-dire qu'elle ne peut être conçue sans l'idée du triangle. Car c'est même chose de dire : A doit envelopper B, ou bien : A ne peut pas être conçu sans B. En outre cette affirmation ne peut exister sans l'idée du triangle (selon l'Axiome 3, partie 2). Elle ne peut donc ni être, ni être conçue sans cette idée. De même, l'idée du triangle doit envelopper cette même affirmation, que les trois angles du triangle sont égaux à deux droits. De sorte que, réciproquement, elle ne peut ni exister, ni être conçue sans elle : par conséquent (en vertu de la Déf. 2, partie 2) cette affirmation se rapporte à l'essence de l'idée du triangle, et n'est absolument rien d'autre que cette idée. Or, ce que nous disons de cette volition (que nous avons choisie comme toute autre), à savoir qu'elle n'est rien de distinct de l'idée, il faut le dire aussi de n'importe quelle volition. C. Q. F. D.




3 La liberté dans la pratique

Ce que montre l'expérience au sujet de la liberté


Certes les choses se passeraient d'une façon bien plus heureuse, s'il était au pouvoir des hommes de se taire aussi bien que de parler. Mais l'expérience enseigne assez que rien n'est aussi peu au pouvoir de l'homme que sa parole, et il ne peut rien aussi peu bien faire que diriger ses appétits. De là provient la croyance que nous n'agissons librement qu'à l'égard des choses que nous poursuivons sans ardeur, parce que l'appétit de ces choses pourrait être aisément contrarié par le souvenir de quelque autre objet fréquemment rappelé. Et cette liberté serait, croit-on, infime lorsque nous poursuivons les objets par un désir intense qui ne peut être apaisé par le souvenir d'autres objets. Si, cependant, ils n'avaient eux-mêmes éprouvé qu'on accomplit beaucoup de choses dont par la suite on se repent, et que, bien souvent, tourmentés par des affects contraires, nous voyons le meilleur et nous suivons le pire, rien n'empêcherait les hommes de croire que nous accomplissons librement toutes nos actions. C'est ainsi qu'un petit enfant croit librement désirer le lait, un adolescent irrité vouloir la vengeance, ou un lâche, la fuite. L'homme ivre croit également, par un libre décret de la Mentalité, dire des choses que, devenu lucide, il voudrait avoir tues ; de même le délirant, la bavarde, l'enfant et un grand nombre d'individus de même farine croient parler par un libre décret de la Mentalité, alors qu'ils sont incapables de contenir l'impulsion de parler. Ainsi donc, l'expérience n'enseigne pas avec moins de clarté que la raison, ce fait que les hommes se croient libres par cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent.


Ethique, III, Proposition 2, Scolie


Les hommes libres


Ethique IV :


PROPOSITION LIX

Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un affect passif, la raison peut nous y déterminer indépendamment de cet affect.


PROPOSITION LXVI
Scolie : Si l'on veut comparer ce qui précède avec les principes établis dans cette même partie jusqu'à la Prop. 18 touchant la force des affects, on verra aisément la différence entre un homme gouverné par le seul affect ou opinion, et celui que la raison conduit. Le premier, en effet, qu'il le veuille ou non, agit en ignorant ce qu'il fait. Le second n'obéit qu'à lui-même et ne fait que les choses qu'il sait être primordiales dans la vie, les choses qu'il désire le plus pour cette raison. C'est pourquoi je dis que le premier est un esclave et le second un homme libre. Mais j'ai encore un petit nombre de remarques à ajouter sur le caractère et la manière de vivre de l'homme libre.


PROPOSITION LXVII
L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse une méditation non de la mort, mais de la vie.

PROPOSITION LXVIII
Si les hommes naissaient libres et tant qu'ils seraient libres, ils ne formeraient aucun concept de bien ou de mal.

PROPOSITION LXIX
La vertu de l'homme libre se montre aussi grande à éviter les dangers qu'à les surmonter.

PROPOSITION LXX
L'homme libre qui vit parmi les ignorants s'applique autant qu'il le peut à éviter leurs bienfaits.


PROPOSITION LXXI
Seuls les hommes libres sont très reconnaissants les uns à l'égard des autres.


Démonstration : Seuls les hommes libres sont très utiles les uns aux autres, et se joignent les uns aux autres par une très grand amitié (par la Prop. 35, part. 4 et son premier Coroll.). Seuls ils s'efforcent de se faire du bien les uns aux autres par le zèle d'un amour mutuel (en vertu de la Propos. 37, part. 4). Donc (par la Déf. 34 des affects) seuls les hommes libres sont très reconnaissants les uns envers les autres. C. Q. F. D.

PROPOSITION LXXII
L'homme libre n'agit jamais déloyalement, mais toujours de bonne foi.


PROPOSITION LXXIII
L'homme que conduit la raison est plus libre dans la cité où il vit selon le décret commun, que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même.

 


Ethique V (De la puissance de l'entendement ou de la liberté de l'homme) :

PRÉFACE
Je passe enfin à l'autre partie de l'Ethique qui porte sur la manière ou la voie qui conduit à la liberté. J'y traiterai donc de la puissance de la raison, en expliquant l'empire que la raison peut exercer sur les affects. Je dirai ensuite en quoi consistent la liberté de la Mentalité et sa béatitude ; on pourra voir alors à quel point le savant est plus puissant que l'ignorant.

PROPOSITION VI

En tant que la Mentalité comprend toutes choses comme nécessaires, elle a sur les affects une plus grande puissance : elle est, en d'autres termes, moins sujette à pâtir.

PROPOSITION X

Tant que nous ne sommes pas livrés à des affects contraires à notre nature, nous avons le pouvoir d'ordonner et d'enchaîner les affections du Corps suivant l'ordre de l'intellect.

PROPOSITION XXXVI

L'Amour intellectuel de la Mentalité envers Dieu est l'amour même dont Dieu s'aime lui-même, non pas en tant qu'il est infini, mais en tant qu'il peut s'expliquer au travers de l'essence de la Mentalité humaine considérée sous l'aspect de l'éternité. En d'autres termes, l'amour intellectuel de la Mentalité envers Dieu est une partie de l'Amour infini dont Dieu s'aime lui-même.

Corollaire : Il s'ensuit que Dieu aime les hommes en tant qu'il s'aime lui-même et par conséquent que l'Amour de Dieu envers les hommes et l'Amour intellectuel des hommes envers Dieu sont une seule et même chose.

Scholie : Par là, nous pouvons comprendre clairement en quoi consiste notre salut, ou béatitude, ou Liberté : dans l'Amour constant et éternel envers Dieu, autrement dit dans l'Amour de Dieu envers les hommes.