Spinoza et Nous - Philosophie de l'affirmation Documents


La morale

Auteur : Henrique

1 L'homme et la nature, d'un point de vue moral

Textes : la morale






L'homme n'est pas un empire dans un empire


L'Ethique de Spinoza n'est pas exactement une morale (cf. note sur éthique et morale). Mais si le but essentiel de Spinoza est d'être bien plutôt que de "faire le bien", la morale et la moralité (pietas) ne sont pas exclues. Ce que Spinoza critique surtout, c'est ce qu'aujourd'hui on appellerait le "moralisme" qui consiste à juger un comportement plutôt que de le comprendre. Le moralisme accuse l'homme de toute sortes de passions et de vices, ce qui repose sur l'idée que l'homme est une exception de la nature.

La plupart de ceux qui ont écrit sur les affects et sur les principes de la conduite semblent traiter non de choses naturelles qui suivent des lois générales de la nature, mais de choses qui sont en dehors de cette Nature. Il semble même qu'ils conçoivent l'homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Ils croient en effet que, loin de le suivre, l'homme perturbe l'ordre de la Nature et que, dans ses propres actions, il exerce une puissance absolue et n'est déterminé que par lui-même. Aussi attribuent-ils la cause de l'impuissance et de l'inconstance humaines non pas à la puissance générale de la Nature mais à je ne sais quel vice de la nature humaine sur laquelle, dès lors, ils pleurent, rient, exercent leur mépris ou, le plus souvent, leur haine. Et celui qui sait accabler l'impuissance de l'Esprit humain avec le plus d'éloquence ou le plus d'arguments passe pour divin. (…)
Mais voici mes raisons. Il ne se produit rien dans les choses qu'on puisse attribuer à un vice de la Nature ; car elle est toujours la même, et partout sa vertu, sa puissance d'agir est une et identique ; c'est-à-dire que les lois et les règles de la Nature selon lesquelles tout se produit et se transforme sont toujours et partout les mêmes, et c'est aussi pourquoi, quelle que soit la nature de l'objet à comprendre, on ne doit poser qu'un seul et même principe d'explication : par les lois et règles universelles de la Nature. "


Éthique, III, Préface.



Ne pas tourner en dérision, ne pas déplorer mais comprendre


Les philosophes conçoivent les affections qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c'est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s'élever au faîte de la sagesse, prodiguant toutes sortes de louanges à une nature humaine qui n'existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes en effet, non tels qu'ils sont, mais tels qu'eux-mêmes voudraient qu'ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d'une Ethique, ont écrit une Satire, et n'ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique ; la Politique, telle qu'ils la conçoivent, devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays d'Utopie, soit à l'âge d'or, c'est-à-dire à un temps où nulle institution n'était nécessaire. Entre toutes les sciences, donc, qui ont une application, c'est la Politique où la théorie passe pour différer le plus de la pratique, et il n'est pas d'hommes qu'on juge moins propres à gouverner l'État, que les théoriciens, c'est-à-dire les philosophes.


Traité politique, chap. 1, §1.



Concepts clés :passions,affects, nature, nature humaine, jugement, morale, vice, mal.





2 Le mal





Nécessité des maux dont nous souffrons ou que nous infligeons


Rien dans la Nature ne provient d'une quelconque contingence, tout y est déterminé nécessairement (voir texte sur la contingence). Aussi quand ce que nous appelons "mal" existe, il n'y a pas à accuser une supposée volonté libre qui "aurait pu agir autrement". Il n'en demeure pas moins que notre existence est menacée par un individu, il y ait droit à le mettre hors d'état de nuire.

Un homme à l'âme impuissante ne peut se plaindre de ce que Dieu lui ait refusé la vigueur, la véritable connaissance et l'amour de ce Dieu, mais lui ait donné au contraire une nature d'une faiblesse telle qu'il ne peut ni contraindre ni modérer ses passions. Car rien d'autre n'appartient à la nature d'une chose que ce qui suit nécessairement de sa cause. Et personne ne peut nier, à moins de s'opposer aussi bien à l'expérience qu'à la raison, qu'il n'appartient pas à la nature de n'importe quel homme d'avoir une âme forte, et qu'il n'est pas plus dans notre pouvoir d'avoir un corps sain qu'une âme saine (...).
Mais je nie que, à cause de cela, tous doivent atteindre la béatitude : les hommes, en effet, peuvent être excusables et cependant ne pas jouir de la béatitude, mais souffrir mille maux. Un cheval, en effet, est excusable d'être cheval et non pas homme : mais néanmoins, il doit être cheval et non pas homme. Celui qui devient enragé par la morsure d'un chien est excusable, mais l'on a pourtant le droit de l'étrangler. Et celui, enfin, qui ne peut gouverner ses désirs ni les maîtriser par la peur des lois est certes justifiable en raison de sa faiblesse, mais il ne peut cependant pas jouir de la tranquillité de l'âme, de la connaissance et de l'amour de Dieu, et il périt nécessairement. "


Lettre à H. Oldenburg, lettre LXXVIII.


Concepts clés : Responsabilité, liberté,nécessité, déterminisme, morale, Dieu.




3 La vertu

La vertu de l'homme rationnel


En réponse au moralisme, Spinoza montre que le "bien faire" ou encore la "vertu" ne saurait résider dans une sorte d'auto-flagellation permanente de soi. Au contraire, en tant que compréhension rationnelle de la nature en général et de la nature de l'homme en particulier, la vertu réside dans l'affirmation de soi.

Puisque la Raison n'exige rien qui s'oppose à la Nature, elle exige donc elle-même que chacun s'aime soi-même, qu'il recherche sa propre utilité, en tant qu'elle est réellement utile, qu'il poursuive tout ce qui conduit réellement l'homme à une plus grande perfection, et que, d'une manière générale, chacun s'efforce de conserver son être autant qu'il le peut. Tout cela est aussi nécessairement vrai que le fait, pour un tout, d'être plus grand que la partie. Ensuite, du fait que la vertu n'est rien d'autre qu'agir selon les lois de sa propre nature, et que personne ne s'efforce de conserver son être si ce n'est selon les lois de sa propre nature, on tirera trois conséquences. Premièrement, le fondement de la vertu est l'effort même pour conserver son être, et le bonheur consiste en ce fait que l'homme peut conserver son être. Deuxièmement, la vertu est à poursuivre pour elle-même, et il n'existe rien qui soit plus valable qu'elle, ou plus utile pour nous, et en vue de quoi elle devrait être poursuivie. Troisièmement, enfin, ceux qui se suicident ont l'âme impuissante et sont totalement vaincus par des causes extérieures qui s'opposent à leur nature.

Ethique, IV, Proposition 18, Scolie.

J'appelle moralité (pietas) le désir de bien faire quand nous sommes conduit par la raison. Le désir de s'unir aux autres par les liens de l'amitié, quand nous vivons sous la conduite de la raison, je le nomme honnêteté, et j'appelle honnête ce que louent les hommes que la raison gouverne, comme le honteux est ce qui est contraire à la formation de l'amitié. J'ai expliqué en outre quels sont les fondements de l'Etat, et il est aisé aussi de déduire de ce qui précède la différence qui sépare la vertu véritable de l'impuissance. La vertu véritable n'est autre chose, en effet, que de vivre sous la conduite de la raison ; et par conséquent, l'impuissance consiste en cela seul que l'homme se laisse gouverner par les choses extérieures et déterminer par elles à faire ce que demande la constitution commune des choses extérieures, mais non ce que demande sa propre nature, considérée en elle-même.


Ethique IV, Prop. 37, scolie I.


Concepts clés : raison, nature, bonheur, suicide, morale