Bonsoir Miam!
voici quelques réponses.
D'abord, votre remarque sur ce que c'est que l'être formel d'une chose était très intéressante. J'avais clairement lu cette prop 8 trop vite. En effet, l'être formel d'une chose n'est pas seulement l'essence de cette chose telle qu'elle est en Dieu ('en Dieu' était opposé à 'telle qu'elle est dans l'Esprit humain, en tant que objet d'une idée humaine donc; dans ce sens, cela me paraît quand même apporter qc d'important déjà). C'est aussi cette chose telle qu'elle est contenue dans son attribut.
Je dirais donc: l'être formel de la tumeur, conçue sous l'attribut de l'Etendue, ce n'est pas seulement l'essence de la tumeur comme elle est en Dieu, mais c'est surtout aussi tout ce qui peut en être montré en tant que étendue, c'est-à-dire, pour nous humains, tout ce que peut, à une certaine époque, en montrer la science (sachant qu'elle montrera toujours la chose de manière mutilée).
Tout comme l'être formel de l'idée, c'est l'idée conçue en tant que chose appartenant à l'attribut Pensée, c'est-à-dire en tant qu'elle est une manière précise de penser.
Ce qui nous mène directement à une deuxième chose assez floue dans ma façon de présenter les choses, ambiguïté à laquelle vous touchez en demandant: qu'est-ce que concevoir 'sous' un tel attribut?
Jusqu'à présent, je l'ai utilisé en 2 sens différents :
1) l'être objectif d'une chose est la chose conçue sous l'attribut Pensée:
je voulais dire par là: l'être objectif d'une chose (n'importe quelle, 'res' prise ici pour 'x') est cette chose en tant qu'elle est prise comme objet d'une idée (idée en Dieu ou idée en l'Esprit humain). Autrement dit (dans le langage courant): l'être objectif d'une chose, c'est l'idée de la chose. L'idée en tant que mode, mode qui exprime une chose, une essence de la Nature.
2) l'être objectif d'une idée (ici, x doit forcément être une idée, sinon cela ne marche pas) est l'idée conçue sous l'attribut Pensée: je voulais dire par là: l'idée prise en tant que faisant partie de l'attribut Pensée, donc l'idée dans ce qui la caractérise en tant que idée. L'idée dans sa modalité donc, si j'ai bien compris la différence que vous faites entre mode et modalité. Ou l'idée en tant qu'elle est contenu dans son attribut.
Doic voilà, ici je crois que je me trompe. Car l'idée conçue sous l'attribut Pensée, dans ce sens-ci, n'est-ce pas justement l'être formel de l'idée?
Quant à l'imagination libre: je ne m'étais pour l'instant pas encore arrêté à ce terme, donc si le coeur vous en dit, cela m'intéresse bien de comprendre ce que Spinoza voudrait dire par là.
*******« L'idée d'avoir une tumeur, c'est l'affection d'avoir une tumeur prise en tant qu'objet d'une idée. »
Autrement dit, l’idée de la tumeur, c’est l’affection ? Vous assimilez une idée et une affection ? Je ne comprend pas. ******
Non, l'idée de la tumeur a comme objet l'affection du corps qui me donne l'image d'avoir une tumeur. C'est à ce niveau-ci que je joue, à mon avis, notre différence d'interprétation, s'il y en a une. Je ne vois pas pourquoi il devrait exister en Dieu un être formel qui correspond à 'tumeur' pour que je puisse avoir le sentiment/l'image et l'idée d'avoir une tumeur. Cela me semble sufficient qu'il y ait en Dieu un être formel qui correspond à mon affection de croire d'avoir une tumeur, pour que je puisse prendre cette affection comme objet d'une idée. C'est pour ça que j'avais l'impression que vous confondiez ici objet et chose. L'affection qui me fait croire que j'ai une tumeur est une autre chose que l'essence 'tumeur' en soi. Forcément, il doit donc y être deux êtres formels: celui de l'essence 'tumeur', et celui de la chose singulière qu'est mon affection à moi (qui consiste à croire que j'ai une tumeur). Cette affection est aussi 'étendue' qu'une vraie tumeur, et donc devrait, à mon avis, pouvoir être caractérisée par un être formel (cette affection prise dans l'attribut Etendue) et un être objectif (cette affection prise comme objet d'une idée, une idée à moi, dans ce cas si, et, comme toujours, une idée en Dieu).
Autrement dit: si je crois en l'existence (dans la durée) d'un cheval ailé, il ne me semble pas du tout nécessaire de supposer l'existence (au premier sens, c'est-à-dire en Dieu) d'un être formel 'cheval ailé' en soi. Il suffit d'avoir un être formel 'affection du corps de Louisa qui consiste en l'image d'un cheval ailé'. L'être formel 'cheval ailé' qui n'a rien à voir avec mon corps à moi, n'existe (dans le premier sens) pas en tant que chose singulière (en Dieu) aussi longtemps qu'aucun corps ne l'incarne dans l'attribut Etendue.
Ce que je résumerais par ceci: la chose 'cheval ailé' peut exister (dans tous les sens) ou non, mais cela n'a rien à voir, a priori, avec la possibilité qu'a mon corps d'avoir une affection d'un cheval ailé présent à ce corps. Il suffit de voir un cheval normal de loin, dans certaines circonstances, pour avoir l'impression de voir un cheval ailé. Le fait d'avoir un cheval ailé comme objet de mon idée n'exige en rien, je crois, que la chose 'cheval ailé' existe aussi hors de mon corps.
Le fait que vous semblez supposer qu'il y a un être formel d'une tumeur, et pas seulement de l'affection de mon corps qui me fait croire d'avoir une tumeur, me donne l'impression de cette confusion chose-objet. Comme si vous projetez les objets de nos idées d'office dans le monde extérieur. Or, c'est justement ça, pour autant que je l'aie compris, qui caractérise, chez Spinoza, le fait d'imaginer. Vous me semblez donc en effet 'dédoubler' le monde imaginaire de l'homme, sans que, dans un langage spinoziste, ce soit nécessaire.
******« chez Spinoza, il n'y a qu'UN SEUL ORDRE. »
C’est ce que je me tue à dire : « Mais il s’agit là moins d’ « ordre » au sens strict que de deux régimes du Mental. Deux logiques. L’une est une logique associative, l’autre une logique génétique et synthétique. Mais ni l’imagination ni l’entendement ne sont des facultés. Il s’agit du même ordre d’idées, sans quoi le parallélisme n’a plus de sens.. »
Ca me paraît pourtant clair… *********
Tout à fait d'accord. J'avais apparemment lu trop vite la phrase. Pour l'amour de Dieu, ne vous tuez donc plus ... en attendant, je me console avec l'idée que dans le spinozisme, le suicide est impossible ...
******« 'Comme les êtres formels de chaque attribut n’existent pas, ils ne durent pas.'
Cela me paraît bizarre. Auriez-vous éventuellement l'une ou l'autre proposition où Spinoza dit cela? »
Il assimile explicitement durée et existence. Je ne sais plus où exactement mais c’est fort connu. *******
Pour l'instant, je ne vois que cette prop 8. Et là, justement, il distingue les deux manières d'exister: en tant que mode d'un attribut qui est seulement en Dieu, puis en tant que chose dont l'idée enveloppe la durée. C'est pourquoi il ne me paraît pas nécessaire non plus d'identifier essence et existence (existence dans le sens de durée, je veux dire). Et c'est pourquoi mon problème à comprendre la 'différence de raison' reste un peu. Ou en tout cas: je n'ai pas très bien compris ce que vous écrivez là-dessus dans ce dernier message. Dans ma lecture actuelle, la distinction entre essence et existence me paraît assez importante chez Spinoza. Sinon, pourquoi parler tout le temps d'essences dont l'idée n'enveloppe pas l'existence, contrairement à la Substance?
Puis, comme il ne se contente pas d'une connaissance du deuxième genre (celle des rapports), mais veut également une connaissance du troisième genre, j'ai pour l'instant quand même l'impression qu'une théorie spinoziste est essentialiste. Si on ne pose plus des essences comme ce qui fonde les rapports, l'être ne se situerait que dans les rapports, et jamais dans les termes 'en soi'. Je dois avouer que je ne vois moi-même pas vraiment de nécessité de supposer un être qui dépasse les rapports (ou, version contemporaine: Bruno Latour qui définit une entité comme 'enveloppe spatio-temporel', qui comprend toutes les interactions entre l'entité et son environnement, et rien de plus). C'est donc un des rares aspects chez Spinoza qui ne m'attire pas trop. Mais:
1) je n'ai encore quasiment rien lu du livre V, donc je n'ai peut-être pas encore 'expérimenté' en quoi ces essences pourraient nous être utile dans notre vie pratique
2) apparemment pour vous, il n'est pas essentialiste. Je veux bien. J'ai même beaucoup envie de le lire comme ça. Peut-être que vous pourriez donc me convaincre de ce non essentialisme?
Avant de terminer: vous êtes clairement beaucoup plus avancé dans votre réflection sur Spinoza que moi. Si donc vous avez l'impression que j'écris des choses que vous avez déjà dites, cela veut tout simplement dire qu'à ce moment-là, je n'avais pas du tout compris que c'était ça ce que vous vouliez dire (pe le passage sur nature naturante-naturée: je ne vois pas le point que vous voulez faire; idem cc vos interprétations 1 (avant) et 2 (maintenant) des choses qui n'existent pas : je crains que je n'ai ni compris le problème, ni comment vous avez l'impression de l'avoir résolu). Désolée donc pour les répétitions ... !
Bonne nuit
et à bientôt,
Louisa