A 'mon cher' Miam,
voici quelques réponses (je ne sais pas si j'arriverai déjà ici au bout de votre message).
Ce que vous écrivez au début sur ce qu'est une chose: là on est d'accord, je crois.
Puis, il y a un petit malentendu:
[quote = "Miam"]Mais plus haut vous dites :
« L'idée qu'est la chose exprime à mon avis bel et bien cette chose, dans la mesure où la chose est une partie de la substance, et que les idées, comme attributs, expriment toutes la substance. »
Et c’est confus parce que c’est incomplet. Vous dites que l’idée est la chose puis qu’elle exprime cette chose. C’est quand même fort différent. Il faudrait plutôt dire que l’idée est cette chose en tant qu’elle exprime la Substance sous l’attribut pensée. Une chose ne peut exprimer une autre s’il n’y a pas de rapport constitutif, cad causal entre ces deux choses. Or ce qui constitue l’idée, c’est la substance et non pas la chose. [/quote]
Je ne voulais pas du tout dire que l'idée, c'est la chose, donc que idée = chose. Je référais à une distinction interne à l'être objectif: une chose peut être conçue de deux manières sous l'attribut de la pensée: en tant que idée qu'elle EST, c'est-à-dire en tant que l'idée qui exprime son essence, dans le sens où son essence fait partie de Dieu. L'idée que cette chose EST en Dieu, donc.
Puis: l'idée que nous AVONS de cette chose. C'est la chose en tant qu'elle fait partie de l'objet de notre idée à nous. On peut parler de la chose en tant qu'elle est prise comme objet d'une idée à moi (mais alors dans cet objet il y a toujours un mélange entre la nature de la chose et la nature de mon corps).
Nous revenons donc à notre point de départ: je suis tout à fait d'accord avec vous qu'une chose ne peut pas exprimer une autre.
Par contre, vous semblez ici indiquer que si la cause A produit l'effet B, il y aurait quand même expression? Cela me paraît contredire notre point de départ. La chaîne de causalité, c'est Dieu (la nature naturante). Là, conçu 'en soi', en tant que ligne de production, ou conçu sous l'un ou l'autre attribut, jamais il ne peut y avoir de l'expression, je crois. Pas d'expression au sein d'un même attribut, ni expression d'une partie de Dieu par une autre, mais seulement expression de Dieu lui-même par ses attributs.
Miam a écrit :Si l’idée devait exprimer la chose, elle exprimerait aussi derechef tous les autres modes dans leur attribut respectif. Or, vous le dites vous-même :
« Car il n'y a pas, comme vous dites à raison, d'expression entre deux attributs (une idée qui exprimerait une partie de l'Etendue) »
Et dès ce moment, de façon curieuse, il ne s’agit plus de la « chose » mais de l’ « objet » :
« MAIS: l'idée n'exprime jamais son objet!!! Car il n'y a pas, comme vous dites à raison, d'expression entre deux attributs (une idée qui exprimerait une partie de l'Etendue) ou au sein d'un seul attributs (une idée qui en exprimerait une autre). »
L'idée exprime en effet la chose, car la chose, c'est une partie de Dieu. Mais l'idée n'exprime pas la chose conçue sous l'attribut de l'Etendue, ni conçue sous un autre attribut quelconque!
Et en effet, l'idée n'exprime jamais son objet! Car (je ne peux que le répéter assez ... espérons que cela n'augmente pas la tristesse sur ce site génial) 'l'objet de l'idée' n'est pas la même chose que 'la chose'! L'objet est toujours déjà lié à un attribut spécifique (la Pensée), tandis que la chose non!
C'est bizarre qu'ici, cela vous semble problématique, tandis qu'il s'agit justement de la question avec laquelle nous avons ouvert ce débat, et vous m'aviez directement dit que non, à votre avec les idées n'expriment pas les propriétés d'objets. Je vous avais peut-être mal compris alors?
Je veux en effet distinguer, comme vous le dites, l'idée d'une chose inexistante, et l'idée de l'objet qui est l'affection du corps. Mais ici, il ne s'agit pas de l'idée qui exprime l'essence de la chose telle qu'elle est en Dieu. Il s'agit de l'idée que nous nous formons de la chose (la chose étant pe un cheval ailé). Avoir l'idée d'un cheval ailé signifie que dans notre corps, une certaine affection (qui n'a rien à voir avec la chose 'cheval ailé', mais qui a été causé par des rencontres hasardeuses) nous fait imaginer l'existence de cette chose. L'objet de l'idée de cette image, c'est principalement notre corps (un mélange de perceptions confuses). La chose, par contre, c'est ce cheval ailé que nous croyons exister, mais qui, en Dieu, n'existe que dans l'esprit humain singulier qui l'imagine.
Miam a écrit :Donc, si j’ai bien compris, l’affection c’est l’objet et la tumeur imaginaire est la chose. Cela n’a plus rien à voir avec vos définition ni avec les notions spinoziennes mais peu importe. Ce qui vous pousse à distinguer les deux, c’est que l’affection est quelque chose de « réel » et la tumeur une chose imaginaire.
Je répond à cela :
1° Que l’affection n’est pas une chose, mais au moins deux choses en relation.
2° Que l’idée d’une tumeur inexistante est l’idée de cette affection.
En effet, l'affection est l'objet de l'idée d'avoir une tumeur, la chose à laquelle réfère cette idée est la tumeur (pas une tumeur inexistante!! la tumeur en tant que je crois qu'elle existe réellement en moi! Je ne dirais donc pas qu'il s'agit d'une tumeur 'imaginaire', comme vous dites).
Je ne vois pas du tout en quoi cela contredirait mes définitions ou les notions spinozistes. J'ai l'impression que cette division objet-chose dans le sens où l'objet de l'idée, c'est l'affection, et la chose, ça peut notamment être ce à quoi réfère l'idée, ce que l'idée veut représenter. (C'est d'ailleurs justement parce qu'il fait cette distinction objet - chose qu'on ne peut pas dire qu'il est représentationiste, à mon avis. Il faut identifier les deux, comme le fait (je dirais prudemment) Descartes ; comme il l'écrit dans la préface des Méd Métaphysiques: l'idée pris matériellement, c'est l'idée en tant que opération de mon entendement. Mais l'idée peut aussi "être pris objectivement pour la chose qui est représentée par cette opération".)
Donc: tout à fait d'accord: ici, l'affection n'est pas une chose, mais l'objet de mon idée. L'idée d'une tumeur inexistante est donc en effet l'idée qui a cette affection comme objet, et qui représente pour moi la chose 'tumeur existante en moi', chose qui n'existe que dans mon esprit et en tant qu'une affection (qui n'a rien à voir avec une tumeur réelle) y correspond.
D'accord aussi quant à votre façon de décrire l'affection. L'affection est l'effet d'une rencontre entre deux choses. Tout à fait d'accord aussi quand vous dites que l'Esprit EST l'idée de telle ou telle affection (à propos, une petite question: nous utilisons manifestement des traductions différentes. J'utilise Pautrat, qui ne parle pas de 'modalité'. Serait-il possible de me donner l'équivalent en latin? Merci!).
Quant à la notion commune: je suis désolée, mais ça j'ai lu beaucoup trop vite l'année passée pour pouvoir en discuter, et hélas, je n'aurai pas le temps de le reprendre avant fin juin ...
Miam a écrit :L’important je crois, c’est de cesser de concevoir la différence entre une idée confuse et une idée adéquate comme une question de relation de l’idée avec son objet. L’idée n’est pas séparable de son objet. Car ce n’est pas le rapport à l’objet qui est en question dans la connaissance mais le caractère actif ou passif de l’affect qui accompagne l’idée. C’est donc une question de puissance et de causalité. Pas du tout une question de rapport entre l’idée et son idéat. Encore une fois : une idée confuse est une idée mutilée, non une idée fausse.
Tout à fait d'accord. Spinoza le dit lui-même dès qu'il définit l'adéquation, au début du livre II: cela ne concerne que les propriétés intrinsèques de l'idée, et pas le relation idea-ideatum. Puis souvent, et ça déjà dans le livre I, il identifie 'idée adéquate' avec 'idée claire et distincte'. Il s'agit donc vraiment d'une caractéristique de l'idée en tant qu'idée (de l'être formel de l'idée donc).
Dans le livre III, il passe en effet à l'action/passion, mais je dois avouer que cela ne m'est pas encore très clair. Comment une idée claire et distincte peut-elle d'office correspondre à un affect actif? Comment penser cela? Je sais que vous êtes déjà revenu quelques fois sur ce point, mais là, je crains que je nage ...

Pourtant, cela me semble crucial. A nouveau ... fin juin donc.
Miam a écrit :… Seulement vous voulez maintenant que cette idée soit, alors que son correspondant étendu ne soit pas. Ce qui semble déjà contredire le parallélisme
Je ne vois pas du tout à quoi vous faites référence ... évidemment, pas d'idée sans correspondant dans l'étendue, en effet. C'est ça le parallélisme.
Puis une question: est-ce que l'existence en acte est toujours prise du point de vue de Dieu? Ou est-ce qu'une chose existe en acte seulement pour nous, dans le sens où quand elle a une existence actuelle, cela veut tout simplement dire qu'elle est présente à notre corps (indépendamment du fait si cette présence n'est qu'imagination ou non)?
Miam a écrit :Encore une fois il faut voir la connaissance comme un problème de puissance et de causalité, d’activité et de passivité. Non comme un problème d’adequatio intellectus et rei.
tout à fait d'accord, mais je dois lire plus attentivement le livre III (et le reste) pour bien ressentir tout ce que cela implique.
Miam a écrit :Votre « troisième idée » c’est donc l’idée de la cause de l’affection. Mais en Dieu c’est la même idée. L’idée de l’affection est déterminée par l’idée de ses causes. Une idée se définit par ses causes. Elle est synthétique et génétique. C’est donc moins Dieu qui a une troisième idée que le Mental qui n’a qu’une idée partielle de Dieu parce qu’elle est séparée de ses causes.
Oui, la troisième idée est l'idée de la cause proche de l'affection. Mais justement, cela n'est pas du tout la même idée en Dieu! C'est pour ça qu'il l'appelle une 'troisième' idée! Oui, l'idée qu'est l'affection, en Dieu, comprend aussi toute sa chaîne causale, et donc toutes les idées des choses qui l'ont causées. Mais cela ne réduit pas encore toutes ces idées à une seule idée! La seule chose qu'on peut dire, c'est que l'idée que Dieu a de notre affection (contrairement à notre propre idée), c'est une idée composée de toutes les idées de sa chaîne causale.
Mais si l'Esprit croit que le cheval ailé existe, il n'a justement pas toutes ses idées qui font la chaîne causale de cette croyance. Il n'a donc pas du tout cette troisième idée. Comme vous dites: l'Esprit, s'il croit à une chose non existante en réalité, est séparée des causes de cette affection qui lui donne cette croyance. Il me semble donc évident que cette troisième idée n'est qu'en Dieu, et pas du tout en l'esprit qui croit ... ?
Concernant les essences: d'accord qu'elles ne sont pas 'en soi', elles sont toujours en Dieu. Si je parle d'une essence 'en soi', je veux donc juste dire: sans considérer son rapport à l'homme. Et à mon avis, oui, chaque mode a son essence (qui appartient à l'attribut auquel il appartient). L'essence chez Spinoza n'est donc pas l'espère ou le genre, à mon avis. C'est ce qui singularise chaque chose et chaque mode. Mais voilà qu'on arrive au sujet abordé par Bardamu, et duquel je ne saurai hélas plus rien dire aujourd'hui.
A bientôt donc,
Louisa