votre réponse était pour moi très clarifiante. Ce que je vais faire ici, c'est d'une part essayer de résumer ce que je crois avoir compris et avec quoi je suis d'accord (question de vérifier si on se trouve bel et bien sur la même longueur d'ondes à ces sujets), d'autre part il reste évidemment encore pas mal de choses obscures, surtout en ce qui concerne le 3e genre de connaissance. Je vais là aussi essayer de les résumer.
Quand j'écrivais:
Problème de ce raisonnement : comment connaître la singularité d'une chose si cela implique d'avoir quelque chose en commun avec elle?
je crois que la réponse est maintenant claire: cela n'est pas possible.
Car:
1) Ou bien, on acquiert une connaissance d'une chose singulière via ce qu'on a commun avec la chose, mais alors, on ne saisit rien de son essence (E2P37: ce qui est commun à plusieurs choses ne constitue l'essence d'aucune chose singulière). On est alors dans le 2e genre de connaissance, qui concerne en effet les notions communes et les idées adéquates des propriétés des choses. Conséquence: les propriétés des choses ne constitueraient pas l'essence de la chose? Qu'en pensez-vous?
Ce serait quoi exactement alors, ces propriétés? Tentative de réponse: tout ce qui a trait à l'existence de la chose dans la durée, et pas l'existence de la chose telle qu'elle est en Dieu? Donc tout ce qui, dans la chose singulière, n'est pas de l'ordre de l'éternel (pe les pommes dans l'idée que Hokusai s'en fait)?
Si ceci pourrait en effet avoir un sens, en langage spinoziste, alors nous avions une 2e réponse à la question qui a lancé cette discussion: les idées n'expriment pas seulement PAS les propriétés d'objets, parce qu'un mode n'exprime, chez Spinoza, jamais un autre (contrairement à Leibniz, où l'effet exprime la cause). Il faudrait également y ajouter que certaines idées peuvent éventuellement envelopper des propriétés d'objets, dès que le Corps humain a quelque chose en commun avec ces propriétés (c'est-à-dire, partage une même propriété?), mais que dans ce cas, on est dans le 2e genre de connaissance, et pas dans le 3e, donc cette idée n'exprime pas l'essence de cette chose ('exprimer' ici étant justifié, dans le sens où une idée exprime toujours une essence de Dieu).
Or, dans ce cas, cela ne me semble pas trop correspondre avec ce que vous venez d'écrire:
Bardamu a écrit :En fait, c'est "l'objet en soi" qui serait à relier au 2nd genre de connaissance et se relierait à Kant et à la phénoménologie, tandis que le "mode en Dieu" serait un dépassement de ceux-ci
L'objet, dans ses propriétés 'temporelles', serait donc bel et bien accessible à l'homme, et cela parce que nous partageons corporellement certaines propriétés avec elle? Dans un monisme, l'écart insurmontable entre le sujet et l'objet n'est plus pensable?
2) ou bien nous avons une connaissance de la singularité de la chose singulière, c'est-à-dire une connaissance de son essence, telle qu'elle est en Dieu, donc hors temps. Et alors, nous sommes dans le 3e genre de connaissance, mais là, cela n'a plus rien à voir avec la communication des propriétés ou la composition des rapports.
Mais ... dans ce cas on touche immédiatement à quelque chose qui reste pour moi encore très mystérieuse: c'est quoi alors, cette essence? C'est-à-dire, l'explication avec le dessin, la courbe comme ensemble extensionnel, et les trois points dynamiques comme ce qui caractérise la courbe de manière intensionnelle, m'a beaucoup aidé. J'hésite un peu à l'adopter, dans le sens où je ne sais pas si ce n'est pas un anachronisme d'essayer de ressentir Spinoza via le calcul différentiel (ou faudrait-il se dire que la façon leibnizienne de penser l'infini faisait-elle peut-être partie d'une conception plus généralement répandue/acceptée à l'époque, même avant d'être exprimée en formules mathématiques? Le fait que Newton l'a découverte indépendamment de lui pourrait confirmer cela).
Mais en gros, je vous remercie, parce que au moins, cela donne une manière claire de penser une différence potentielle entre essence et 'propriétés'.
Là où ça reste surtout très problématique pour moi, c'est au niveau de la conception de notre capacité de saisir de telles essences. Science intuitive, oui, je veux bien. Mais comment penser cela? Qu'est-ce qui se passe en nous quand nous avons une connaissance d'essence? Et comment distinguer une propriété d'une chose de ce qui constitue son essence (le fait d'avoir des pépins, est-ce une propriété de la pomme que je suis en train de manger, ou une partie de son essence? Est-ce que les pépins constituent la puissance de cette pomme, ou font-ils seulement partie du rapport qui caractérise cette pomme?).
Donc: comme vous le voyez, malgré le fait que Spinoza note allègrement que nous avons la connaissance des essences d'un 'très grand nombre de choses' (E2P47), je ne suis pas très sure que moi-même, j'ai déjà eu l'honneur de passer un jour à cette connaissance du 3e genre ... . Comment le savoir?
Deuxième chose confuse : je continue à avoir un problème avec la notion d'universel chez Spinoza. Il utilise en effet le même mot 'universalis' dans la E5P36 que dans la E2P40. Mais justement, tandis qu'il dit dans le 5e livre que la connaissance universelle n'est qu'une connaissance du 2e genre, dans le livre 2, elle concerne aussi bien le 1e que le 2e genre. En plus, dans la même E2P40, il dit range d'abord les notions universelles parmi celles qui 'signifient des idées confuses au plus haut degré'. Comment peuvent-elle, dans le scolie suivant, du coup surgir à partir de notions communes et autres idées adéquates, sachant que toutes les idées d'idées adéquates sont elles-mêmes adéquates ... ???
Puis vous écrivez:
Le système serait le suivant : par des rencontres on débute par des notions communes que l'on étend peu à peu jusqu'à l'idée de Dieu.
Les idées d'essences seraient des extensions des notions communes ?? Ici je ne vous suis pas. Je peux bien m'imaginer que pour avoir une connaissance du 3e genre de l'essence d'une chose, il faut com-prendre toute la chaîne des causes (en fait, je ne suis plus très sûr de cela ... les causes, concernent-elles uniquement l'existence dans la durée d'une chose, ou également ce qui constitue son essence?). Disons que je peux m'imaginer qu'on essaie d'élargir, dans un certain sens, la conception qu'on a d'une chose, et que celle-là devient alors de plus en plus adéquate. Mais la différence entre une connaissance du 2e et une du 3e genre ne me semble pas du tout une différence quantitative ... . Comme votre exemple mathématique le montre (si j'ai bien compris): il s'agit d'un saut qualitatif. Comment s'imaginer cela? Je ne le vois pas très bien avec l'image d'une extension. Cela reste trop quantitatif. Ou en tout cas, ce qui reste inexpliqué là-dedans, c'est ce qui fait l'évènement du passage au-delà de la limite, du renversement de l'extensionnalité en quelque chose qui, du coup, est d'un tout autre ordre, car pure 'intensité'.
Puis juste une petite remarque. Vous citiez le scolie de l'E5P20:
Et tout cela doit nous faire comprendre aisément ce que peut sur nos passions une connaissance claire et distincte, surtout, ce troisième genre de connaissance (voyez le Schol. de la Propos. 47, part. 2) dont le fondement est la connaissance même de Dieu ; car si cette connaissance ne détruit pas absolument nos passions, comme passions (voyez la Propos. 3, et le Schol. de la Propos. 4, part. 5), elle fait du moins que les passions ne constituent que la plus petite partie de notre âme (voyez la Propos. 14, part. 5).
De plus elle fait naître en nous l'amour d'un objet immuable et éternel (voyez la Propos. 15, part. 5), que nous possédons véritablement et avec plénitude (voyez la Propos. 45, part. 2)
Ce qui me semblait un peu bizar, c'était ce terme de 'objet', dans la dernière phrase. Et en effet, j'ai été vérifier la version bilingue (trad. Pautrat), et Spinoza n'écrit pas du tout 'obiectum', comme il le fait par ailleurs. Il écrit bel et bien 'rem', chose donc, comme le traduit correctement Pautrat. Comme la distinction entre res/chose et objet/obiectum ou objectum, parfois nommé aussi 'ideatum' chez Spinoza me semble cruciale, je voulais juste le signaler ici. Si vous voulez, dans la traduction de Spinozaetnous, vous en tenir aux termes latins, il me semble important de traduire systématiquement 'res' par chose, et pas par objet. Ce n'est pas le mélange entre l'affection de notre corps et celui du corps extérieur que nous aimons, ici, mais bel et bien la chose à laquelle réfère notre idée (le corps extérieur lui-même, en tant qu'il est perçu comme cause de notre joie).
Ceci étant dit, j'adore cette idée de faire de nos passions la plus petite partie de notre âme
Résultat: flottement d'âme !
Quant à l'identification entre l'analyse et le 2e genre de connaissance: tout comme Miam, j'ai toujours des difficultér à vous suivre. Si les notions communes opèrent par 'expérience de communication', cela me semble tout sauf analytique. On pourrait dire qu'il y a plutôt 'synthèse', dans le sens où de différentes choses sont prises ensemble par ce qu'elles ont de commun (le 'syn' grec en tant que 'avec'). Ou faut-il comprendre l'analyse dans un sens plus 'logique', genre: dans un jugement analytique, le prédicat est déjà compris dans le sujet? Le prédicat n'est donc pas un accident, mais un propre de la chose? Propre-propriété? Je n'en ai pas d'idée du tout. Tout dépend de ce que vous voulez dire par 'analyse'.
Enfin, en ce qui concerne le prix des pommes ... je ne suis pas sure que je vous comprends, mais je ne suis pas sure non plus que, à ce stade-ci, ce soit très important (pour moi, je veux dire).
Si vous voulez quand même encore expliciter, voici la citation:
Bardamu a écrit :Et surtout : la connaissance intuitive du prix des pommes conduit-elle à la Béatitude ?
L'exemple arithmétique me semble surtout là pour établir en quoi une participation réelle à une chose, ici les chiffres, permet une connaissance pleine comme si les chiffres étaient nous. Il y a la forme de la connaissance et son cadre d'application : appliqué à l'essence des choses, l'intuition prend un sens assez fort.
Pour clôturer ces quelques réflections en beauté, donnons la dernière parole à celui qui a fini par ne pas avoir été entendu par les Français, et qui a apparemment également un avis sur la question des essences et des pommes (et sans doute aussi des prix):
Jacques Chirac a écrit :J'aime les pommes en général.
(source: 'La querelle des universaux. De Platon à la fin du Moyen Age.' A. de Libera, Seuil, pg.9)
A bientôt,
Louisa
PS: à Miam (et Hokusai) : je viens de vite parcourir votre message ... la réponse arrive.
