Les propositions XLV-XLVII
montrent que la connaissance du troisième genre est une connaissance de la nature de Dieu.
Proposition XLV :
la proposition VI a montré que les choses singulières ont Dieu pour cause, c'est pourquoi leurs idées enveloppent nécessairement le concept de l'attribut sous lequel elles sont conçues, c'est à dire l'essence éternelle et infinie de Dieu.
Scolie, proposition XLV
La connaissance du deuxième genre, c'est à dire la raison, attribue aux choses une certaine éternité, vient de dire le second corollaire de la proposition précédente. Cette éternité n'est rien d'autre que l'existence même. In natura, seu deo, l'existence et l'éternité c'est la même chose.
Chaque chose s'inscrit dans la nature de deux manières différentes. D'une part, et ce n'est pas ce qui intéresse ici, elle prend place dans un enchaînement de causes et d'effets, et elle doit être considérée en particulier comme la conséquence de plusieurs autres. De ce point de vue cette chose n'est déterminée à exister que parce que les précédentes l'y déterminent et qu'elles mêmes, à titre de conditions, sont rassemblées. C'est pourquoi elle ne peut pas les précéder, mais ne peut que leur succéder. Elle est avec elles dans des relations qui sont celles de la durée (duratio), là où il y a de l'avant et de l'après et, de ce fait, une certaine sorte de quantité : quaedam quantitatis species. (Car si le temps peut être l'image quantifiée de la durée, c'est bien parce que la durée n'est au moins pas rebelle à la quantification, contrairement à l'éternité).
Mais chaque chose d'autre part est encore l'expression de la puissance infinie de la nature, autrement dit un mode de la nature, conçue sous l'un de ses attributs. De ce point de vue l'existence ne se partage pas. La seule chose qui existe c'est la nature. Et tout ce qui peut faire qu'une chose singulière existe ce n'est rien d'autre que l'existence même de la nature, qui est éternelle et infinie. C'est dans la nature que se trouve la force (vis) par laquelle une chose singulière non seulement est hic et nunc, mais est, dans un sens absolu, c'est à dire persévère dans son être. C'est pourquoi l'on peut dire que cette chose enveloppe l'essence éternelle et infinie de la nature.
Le conatus, dont il sera question dans la troisième partie (propositions VI à IX), n'appartient à la chose qu'en tant qu'elle exprime la puissance infinie de la nature et nullement parce qu'en elle serait enfermée une force occulte.
Il faut donc bien voir que la duratio, dont il est question ici, n'est pas le tempus, dont il était question dans le scolie précédent. Le temps est un moyen de l'imagination, une image, parce qu'il est une expression du nombre. Il n'est par conséquent pas une idée adéquate, il n'enferme pas de vérité. La durée au contraire n'est pas une image, c'est un concept. C'est l'existence en tant qu'elle est conçue, mais en tant seulement qu'elle est conçue de manière abstraite (abstracte). C'est de manière abstraite parce que c'est sans la rapporter à l'être lui-même, qui est éternel et infini, en la rapportant seulement aux autres êtres, dans une relation de cause à effet. Alors l'existence n'est plus qu'un certain aspect de la quantité (quaedam quantitatis species) et non pas de l'éternité (quaedam aeternitatis species), parce que ces relations de cause à effet peuvent recevoir, jusqu'à un certain point, une expression numérique, comme le montre la mécanique outillée par la géométrie analytique d'un nommé Descartes.
Peut-on dire que le temps est une image du premier genre de connaissance, la durée un concept du second et l'éternité une intuition du troisième ? Dans la Lettre XII (à Louis Meyer, 20 avril 1663) l'auteur écrit que l'existence de la substance est conçue sous le concept d'éternité, celle des modes sous celui de durée. Le temps enfin, qui est un auxiliaire de l'imagination, sert à délimiter la durée.
Proposition XLVI :
chaque idée, enveloppe l'essence éternelle et infinie de Dieu. En tant que connaissance de Dieu elle ne peut pas être fausse. En effet, parce qu'elle est connaissance de la partie aussi bien que du tout, parce qu'elle est commune à tous, elle est à ce titre adéquate.
Proposition XLVII :
il suit de la proposition précédente que nous avons une idée adéquate de l'essence éternelle et infinie de Dieu. C'est de celle-ci que suivent les connaissances du troisième genre. Nous n'avons par conséquent nul besoin des théologiens pour savoir ce que nous devons mettre sous le nom de Dieu. Dieu n'est pas caché, inintelligible par essence et gratuitement révélé ; il est au contraire absolument intelligible.
Scolie, proposition XLVII
Il est apparemment question maintenant des controverses et polémiques qui surgissent entre les hommes. Derrière les mêmes mots ils ne mettent pas les mêmes choses. Il ne faudrait cependant pas croire, malgré les apparences, que l'auteur parle ici de la difficulté de bien entendre son voisin et d'être bien entendu de lui. L'objet sur lequel portent les désaccords évoqués n'est pas les mœurs respectives des poules et des maisons, c'est la nature de Dieu. La querelle n'est avec personne d'autre que les théologiens et les philosophes. Et s'il est question en apparence aussi de cercles et de nombres c'est parce que l'auteur procède dans ce livre à une exposition more geometrico de sa philosophie. Le soin qu'il met à définir ses objets, à en déterminer le concept, celui qu'il apporte aux démonstrations, n'empêchent cependant pas ses adversaires d'autrefois ni le lecteur d'aujourd'hui de l'entendre mal, parce qu'ils conservent en l'esprit sous le même mot, en l'occurrence sous le nom de Dieu, leurs images consacrées ou naïves.
1) Les propositions XLV, XLVI et XLVII viennent de déterminer la connaissance du troisième genre comme connaissance de Dieu. En tant que je participe de la nature, tant sous l'attribut pensée que sous l'attribut étendue, c'est à dire en tant que j'en suis une partie, j'ai la connaissance adéquate de Dieu, sous ces attributs. Les notions que j'en forme, et celles qui en découlent, sont communes et donc adéquates. La conséquence à laquelle arrive le présent texte est que, tous les hommes connaissant Dieu, tous peuvent obtenir par là un grand nombre de connaissances vraies. Autrement dit, et c'est ce qu'énonce sans ambages le Traité théologico-politique, ch. I, la révélation est naturelle et appartient à tous. C'est la première chose qu'on voit à la lecture du scolie.
2) Il faut ensuite répondre à une objection : si, comme le veut l'auteur, tous les hommes connaissent Dieu, et à ce point qu'ils ont tous la révélation, comment explique-t-il qu'ils y soient sourds, qu'ils se disputent sur des questions de théologie et que, certains au moins se trompent sur ce sujet ? C'est que les hommes se contentent de la connaissance du premier genre, laquelle est complètement inapte à dépasser les modes pour atteindre la substance. C'est le second point du scolie.
3) Enfin de cette réponse il découle que ce n'est pas au niveau des pensées, mais au niveau des mots que se situent les controverses. Cette affirmation ne vise d'ailleurs nullement à minimiser la profondeur des polémiques ou à alléger la faute des adversaires. Au contraire elle les accuse non plus de mal penser, mais de ne pas s'élever de l'imagination à l'intuition. Un théologien ne cesse en quelque sorte de proférer des lapsus ; il serait ridicule d'y chercher une pensée. Là où il n'y a pas de pensée, il ne peut y avoir d'erreur ! C'est le troisième point du scolie.
Mais peut-être au-delà du jugement ferme par lequel il écarte l'absurdité, appartient-il encore au philosophe d'identifier les choses que son adversaire a dans l'esprit tandis qu'il énonce un non-sens. Sans doute est-ce à d'autres choses (diversa) qu'il donne ces mêmes attributs que refuse le philosophe à celles qu'il croit désigner, à moins que ce ne soit d'autres attributs que ceux que refuse le philosophe qu'il croit accorder aux mêmes choses (eadem). Tandis que la pensée des non-philosophes, parce qu'elle est mal exprimée, a besoin d'être interprétée par les philosophes, celle des philosophes, quoique bien exprimée, est mal interprétée par les esprits confus. Telle est la dernière idée à laquelle aboutit le scolie.