A Bardamu,
d'abord: merci pour les indications sur la rédaction dans ce site.
[quote=*Bardamu]voilà comment je vois les choses :
- l'individu se constitue par un rapport de mouvement et de repos[/quote]
Oui, d'accord.
Bardamu a écrit :- par le second genre de connaissance nous aurons une connaissance analytique, scientifique, de la chose et toutes les vérités générales à son propos. La connaissance se fera notamment par comparaison, classement, essences de genres, en tendant vers une précision infini où il y aurait une infinité d'essences de chose-genre. A noter que le genre peut être abstrait (classification artificielle) ou concret, c'est-à-dire défini par un rapport de "sensation" aux choses.
Cela m'étonne. Deux raisons qui font que je ne sais pas adhérer directement à ce que vous écrivez ici:
1) Deleuze, dans son cours (CD) sur Spinoza, donne comme exemple d'une connaissance du 2e genre ... le fait d'avoir acquis le savoir pratique de nager, le 'savoir nager'. Ce qui veut dire que mes rapports qui me caractérisent, se sont composés avec les rapports de la mer et ses vagues. J'ai donc une connaissance des rapports qui caractérisent l'eau. Ici, il n'y a rien de scientifique, je crois. En fait, pour moi, une des grandes nouveautés (et joies) du spinozisme, c'est que la connaissance n'est plus du tout seulement affaire de l'intellect. Il y va toujours autant de notre corps et des affections. Chaque connaissance devient alors un certain 'savoir faire'. Mais bon, à vous de me contredire si cela ne vous paraît plus spinoziste.
2) cette connaissance de l'essence de ce que vous appelez la 'chose-genre' me fait plutôt penser à ce qu'écrit Spinoza à propos du 1e genre de connaissance. E2P40scolieI:
... origine les termes dits TRANSCENDENTAUX, comme Etant, Chose, quelque chose. Ces termes naissent de ce que le Corps humain, puisqu'il est limité, n'et capable de former en soi de manière distincte qu'un nombre précis d'images à la fois ...; si ce nombre est dépassé, ces images commenceront à se confondre, et, si ce nombre d'image que le Corps est capable à la fois de former en soi de manière distincte et largement dépassé, elle se confondront toutes entièrement entre elles. ... Et, quand les images dans le corps se confondent entièrement, l'Esprit aussi imaginera tous les corps confusément sans aucune distinction, et les embrassera pour ainsi dire sous un même attribut, à savoir sous l'attribut de l'Etant, de la Chose, etc. ... ces termes signifient des idées confuses au plus haut degré. Ensuite, c'est de semblables causes que sont nées les notions qu'on appelle UNIVERSELLES, comme l'Homme, le Cheval, le Chien etc, à savoir, parce que dans le Corps humain se forment tellement d'images à la fois, pe d'hommes, qu'elles dépassent la force d'imaginer, pas tout à fait, bien sûr, mais assez cependant pour que l'Esprit humain ne puisse imaginer les petites différences entre singuliers (à savoir la couleur, la grandeur etc de chacun) ni leur nombre déterminé, et n'imagine distinctement que ce en quoi tous, en tant qu'ils affectent le Corps, conviennent; car c'est cela qui, se trouvant dans chaque singulier, a le plus affecté le Corps; et c'est cela qu'il exprime par le nom d'HOMME, et cela qu'il prédique de l'infinité des singuliers. ... chacun formera selon la disposition de son propre corps des images universelles des choses. Tout cela me donne l'impression que des notions métaphysiques classiques comme le genre, l'espèce etc ne sont pour lui que des idées hautement confuses, et donc très inadéquates. La vraie connaissance d'une chose semble plutôt concerner les choses dans leur singularité. La singularité des rapports qui les caractérisent (pe les mouvements qui caractérisent la mer, en tant que mouvement entre des parties extrinsèques qui, pendant que la mer 'dure' ou 'existe', caractérisent son rapport à elle), et puis, quand on remonte à l'essence, la singularité de leur essence (Deleuze: l'essence en tant que intensité, en tant que degré de puissance qui caractérise la chose).
Problème de ce raisonnement : comment connaître la singularité d'une chose si cela implique d'avoir quelque chose en commun avec elle?
[quote=*Bardamu*]- par le 3e genre de connaissance, nous aurons l'intuition du rapport de composition de la chose avec soi-même et Dieu, c'est-à-dire quelque chose d'inanalysable qui implique notamment la singularité et le caractère incomparable de la chose. Il s'agit d'un saut qualitatif qui ne cherche plus le singulier par affinement du général mais comprend directement le singulier en tant que rapport singulier de Dieu à lui-même, d'expression particulière de la puissance et de la nécessité divine.
Si on passe par l'éternité et la connaissance de l'éternité que nous avons en tant qu'êtres éternels (cf propositions sur l'éternité de l'Ame), c'est qu'il faut être d'emblée dans l'Absolu pour avoir la science intuitive de l'infini actuel alors que le 2nd genre ne fait qu'y tendre par une série infinie.
C'est un peu comme le calcul différentiel en math, où la dérivée est le passage à la limite d'une série d'infinitésimaux.
Métaphoriquement et pour ceux qui ont une sensibilité mathématique, on pourrait peut-être dire que par le 2nd genre nous avons un connaissance par l'équation de la courbe, et que par le 3e nous avons une connaissance par sa dérivée seconde, son "point de courbure" essentiel.[/quote]
Cela me semble très intéressant mais j'y comprend très peu. Comprendre une essence me paraît en effet consister à comprendre l'idée qu'EST cette essence en Dieu. Mais ... qu'est-ce que cela veut dire?
En ce qui concerne la comparaison avec les maths: cela me semblent des images qui pourraient éventuellement être très utiles pour comprendre Spinoza. Mais ... pour ceux qui aiment les maths mais ont besoin de se rafraîchir le mémoire: serait-il possible de l'expliquer un peu plus en détail?
Louisa a écrit:
Bardamu a écrit :E2P40 scolie
Outre ces deux genres de connaissances, on verra par ce qui suit qu'il en existe un troisième, que j'appellerai science intuitive. Celui-ci va de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses.
L'attribut constitue l'essence et détient le pouvoir de "cause de soi" que j'identifie à l'en soi, tandis que le mode ne l'a pas. Le troisième genre de connaissance passe donc à l'attribut, à l'en soi de Dieu pour comprendre le mode qui n'a pas d'en soi propre.
Je suppose que le 1e paragraphe est de Spinoza, et le 2e de vous?
Dans ce cas: j'ai des difficultés à vous suivre. Je n'ai pas l'impression qu'il dit que 'le 3e genre de connaissance passe à l'attribut'. Il PART d'une idée adéquate d'une essence formelle de certaines ATTRIBUTS, pour passer à la connaissance adéquate de l'ESSENCE DES CHOSES.
Petite spéculation, sur base de l'exemple qu'il donne juste après: le commerçant a une idée adéquate de l'essence formelle du prix de ses pommes. Il sait que 1kg de pommes correspond à 3€. Quand il dit le prix de 3kg, il sait directement aller à l'essence de la chose (9€), et cela par intuition. Il n'a pas besoin d'une démonstration pour cela. Il lui suffisait la connaissance du prix de base et des proportions, des rapports entre prix et poids, pour pouvoir passer intuitivement au prix d'un tas de 3kg.
Mais j'avoue que je ne suis pas sure du tout qu'on puisse interpréter ça comme je viens de le faire. En tout cas, l'exemple ne me paraît pas très clair.
Ce qui m'étonne, c'est que vous dites que l'attribut aurait un pouvoir de 'cause de soi', et le mode pas. Avez-vous l'une ou l'autre prop en tête qui montrerait cela?
Bardamu a écrit :Bayle en voulant se moquer de Spinoza n'est finalement pas loin de l'idée :
Ainsi, dans le système de Spinoza, tous ceux qui disent : les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement, à moins qu'ils n'entendent : Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs ; et ainsi toutes les phrases par lesquelles on exprime ce que les hommes se font les uns aux autres n'ont pas d'autre véritable sens que celui-ci : Dieu se hait lui-même, il se demande des grâces à lui-même et il se les refuse ; il se persécute, il se mange, il se calomnie, il s'envoie sur l'échafaud, etc.
En fait, c'est "l'objet en soi" qui serait à relier au 2nd genre de connaissance et se relierait à Kant et à la phénoménologie, tandis que le "mode en Dieu" serait un dépassement de ceux-ci
Si vous vouliez expliquer le 2e paragraphe ici par le 1e: je ne l'ai pas très bien compris.
En tout cas, l'objection de Bayle me paraît un peu bizarre. Si la haine est définie comme 'une tristesse qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure'. Mais la substance n'est jamais causé par quelque chose d'extérieure à elle. Puis la tristesse est une passion, qui fait qu'une chose passe à une perfection moindre. Comment Dieu pourrait-il passer à une perfection moindre? Lui qui ne pâtit jamais? (E5P17!!)
Je crains que Bayle, à part le fait d'anthropologiser ici Dieu, croît que prendre une seule partie de Dieu (les Turcs et les Allemands combattant), ça suffit déjà pour parler de Dieu. Or Dieu, justement, c'est la totalité. Certes, chaque chose singulière fait partie de Dieu, mais il ne suffit pas d'avoir quelques choses singulières ensemble pour pouvoir parler déjà de 'Dieu'.
Puis, nul ne peut avoir Dieu en haine, chez Spinoza (E5P18). Les Turcs ne peuvent donc pas combattre les Allemands en tant qu'ils font partie de Dieu! Ils les combattent en tant qu'ils sont sources de leur tristesse, mais ça, ça me semble tout à fait autre chose.
Et en feuilletant un peu le 5e livre, je trouve (E5P35) que Dieu s'aime lui-même, car il a l'idée de soi comme sa cause. Le scolie de l'EP537 dit même explicitement que la destruction inévitable, dont parle l'axiome de l'E4, ne concerne que les choses singulières.
Enfin, tout cela pour dire que ce que Bayle écrit me semble pas spinoziste du tout. Et je ne comprends pas trop non plus ce qui vous paraît tenir la route là-dedans?
Pour terminer: ce que vous dites dans ce dernier paragraphe cc l'objet 'en soi', correspond en effet, intuitivement, avec la façon dont je comprends Spinoza pour l'instant.
A bientôt,
Louisa